Qui sait si, dans des fréquences trop basses, je n'écris pas pour vous ?

Fatima

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Jul 7, 2008

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Monday, February 25, 2008

tu fais quoi de tes journées ?

Tu fais quoi de tes journées ?..:


                         « Merci, on vous rappellera… » Petit sourire crispé de la jeune femme en bleu. Regard de trou de serrure, chignon piqué sur Femme Actuelle, lèvres en pointillés, le tout perdu dans un visage trop large. Elle répète un peu plus fort en articulant davantage :

«  on vous rappellera » avec un signe des yeux me désignant la porte. Je sens dans sa voix qu’elle s’attendait à un départ beaucoup plus rapide, surtout après avoir respecté à la lettre la phrase clef apprise, sans doute, à la page 16 d’un manuel du Savoir-Virer ou comment se débarrasser en douceur d’un chômeur de longue durée susceptible d’avoir des réactions excessives  Elle sort ses petits yeux crispés. C’est dans ces yeux-là que je vois le mieux ma tête de chômeur. C’est toujours là que je comprends que tout dépend d’elle, de son oui ou de son « on vous rappellera ». C’est d’elle, de son petit chignon, de son brouillon de bouche que dépend ma soirée, ma déprime, mes AGIO et mon couple. Nous sommes face à face, mais le chômeur, c’est moi et ça change tout. Pour elle, je ne suis qu’un cas de plus à « gérer ». Un « cas » qui reste un peu trop longtemps dans son bureau. Oui, le chômeur, c’est moi. J’aurais préféré dire « Bovary, c’est moi » comme l’autre au moins Bovary, elle, elle avait encore des rêves. J’en avais moi aussi, j’m’en souviens c’était il y a très longtemps, tellement. Au temps où pour moi  le chômage c’était les statistiques. C’était il y a un an. Dans la chanson, ils disent «  il y a un an, il y a un siècle,  une éternitéééé…on ira où tu voudras …etc » Moi aussi ça fait une « éternitééééé ».

Un an seulement, un an déjà. Il est étrange ce temps, c’est comme un suspens, comme si tout attendait de reprendre avec le travail. Mais là depuis quelques jours, quelques mois, j’en ai assez des dizaines de lettres envoyées et uniquement des réponses négatives et encore, certains ne daignent même pas me répondre. Le pire c’est peut être pas ça. C’est peut être les débuts, les essais courts, les CDD et tous ces faux espoirs qui rendent les lendemain encore plus acides. Tu t’habitues et hop, c’est fini. Un Fort-Da pour adultes, à une différence près c’est que celui-ci ne fait pas rire.

La femme en bleu a bien senti que j’étais absorbé dans mes pensées, même l’idée que je pense doit la faire paniquer. Elle est sans doute prête à appeler au secours, au moindre geste suspect, on ne sait jamais, classe non laborieuse, classe dangereuse ! Elle me tend la main pour bien me signifier poliment, sans me brusquer, de déguerpir rapidement avant qu’elle prenne les mesures nécessaires. Le tout avec le même sourire bloqué à 9 H 15. Je lui serre doucement, j’aurais aimé lui broyer mais bon c’est pas très poli, comme on dit. Elle me regarde partir, je sens son regard plissé se déployer derrière mon dos et rester coller à lui jusqu’à la porte vitrée. Est-ce qu’elle est en train d’évaluer la capacité de ce chômeur à « rebondir » comme on dit. J’en sais rien. Ce que je sais c’est que je ne me sens pas chômeur, moi. Jamais. Enfin, sauf quand je croise de vieux potes qui me parlent de leur boulot et finissent par : « Et toi,  qu’est ce que tu deviens ? ». Là je sens que je n’ai rien à dire, rien de ce qu’ils attendent. Pourtant, avant quand je pensais au chômage, aux chômeurs ce n’est pas ma tête que je voyais. Je ne pense pas ressembler à un chômeur…et puis c’est idiot, car au fait, ça ressemble à quoi un chômeur ? Comme s’il y avait une tenue, un comportement type. Je suis bien rasé, pour l’entretien et parce que je n’aime pas les poils qui repoussent, ça m’irrite. Je porte un pull gris qui sent l’adoucissant - ma femme en met partout, surtout au Jasmin - avec un  jean bleu, même pas déchiré. Voilà, je suis un chômeur. Je me regarde dans le miroir du hall. En fait, aucun chômeur ne ressemble à UN chômeur.



                          Patricia rentre du travail, fatiguée. Elle me retrouve sur notre vieux canapé usé par les fesses des amis et les griffures des chats. Elle m’embrasse, un baiser qui sent le vite, le genre de baiser qu’on n’a même pas le temps de ressentir.  Elle me regarde avec son drôle d’air. Un drôle d’air qu’elle n’avait pas avant. Enfin, je crois. Ce drôle d’air, je l’observe depuis des semaines, il est né exactement il y a an. Avant, elle ne me regardait pas comme ça. Doucement, ce rictus étrange a déformé sa bouche et ses yeux. Quelque chose d’imperceptible mais moi, je l’ai vu. Je les ai tellement parcourus ces lèvres et ce regard que comme le paysagiste remarquerait un très léger glissement de terrain, j’ai remarqué tout ça.

Je ne sais pas trop si je suis parano. Ses gestes, ses mots me donnent l’impression qu’elle me reproche cette situation. C’est vrai qu’on n’en parle plus. Qu’est ce que j’pourrais lui dire ? Lui parler de tous ces râteaux, de tous ces refus, pour quoi faire ? Non, je lui dirais quand j’aurais trouvé, c’est mieux et on parlera à ce moment là, quand tout sera fini, quand on en rira…si on en rit un jour.

Et puis, c’est p’tête moi qui me fait des films. Peut être qu’elle comprend. Je l’aime, ce n’est pas pour rien. Elle est la seule à me comprendre, me soutenir. J’devrais lui parler, lui dire que c’est pas évident pour moi, que depuis des mois j’ai l’impression de vivre chaque jour le même jour, un peu comme ce film que j’adorais avant «  Un jour sans fin » où un homme est bloqué le même jour, condamné à revivre la même journée. Moi, c’est ça. Je me réveille pour rien, je cherche un travail, un sens et rien. Alors que lui dire à ma belle ? Lui dire que je ne me sens même plus le droit de la prendre dans mes bras ? Lui dire que des fois j’y crois même plus ? Lui dire que je ne vois plus mes amis, nos amis, pour éviter d’avoir à répondre à leurs questions sur mes recherches d’emploi, pour éviter de les entendre me dire :

 «  T’as toujours pas trouvé !! » avec cet air à la fois surpris et sceptique qui sous entend que si je cherchais VRAIME NT j’aurais trouvé depuis longtemps. Non, elle, elle n’est pas comme eux. Elle, elle est moi, elle aimerait simplement qu’on parle et moi je me tais.… On n’EN parle pas. On ne parle pas de mon travail perdu, de mes « recherches ». C’est pas elle, non, elle, elle me montre qu’elle aimerait m’entendre, elle adore ça parler, mettre des mots sur les émotions comme elle dit. C’est moi, j’sais pas trop, j’essaye parfois de dire mais ça n’sort pas, c’est coincé un peu comme un vieux constipé qui regarde les toilettes depuis des jours. Faudrait qu’ça sorte…

Elle est jolie, ce soir, j’aime sa chemise à fleurs, on a envie de s’y rouler, de les cueillir mais malheureusement je m’en sens même plus le droit, j’sais pas, c’est comme si, même ça c’était réservé au travailleur, c’est bien ce qu’on dit le « repos du guerrier »… A ce moment-là, elle ne dit rien. Elle esquisse un mouvement vers moi et puis semble se raviser. Elle va dans la cuisine, se prend un yaourt, regarde autour d’elle, on dirait qu’elle cherche quelque chose.

«  Tu cherches quelque chose ?

-         Non…

-         Ben pourtant on dirait

-         J’t’ai dit que non…

Elle a l’air énervée. Je ne vais pas lui dire sinon elle va s’agacer encore plus. Elle déteste quand je lui pose cette question. Et là tout se passe très vite. Elle traverse le salon, ramasse un magazine laissé par terre, me jette un regard étrange et lance froidement :

-         « Franchement, des fois, je me demande ce que tu fais de tes journées… »

Je ne réponds pas, je peux pas, ça me fait mal. Tout est coincé là, dans la gorge, les agences, les « on vous rappelle », tout. Elle insiste, me demande ce que j’ai fait aujourd’hui, où en sont mes recherches. Je n’aime pas le ton de sa voix. Rien ne sort de ma bouche. Même mes phrases me prennent pour un fainéant, même mes mots ne veulent plus prendre ma défense.

Elle non plus ne dit plus rien. Elle soupire et me jette un coup d’ oeil avant de retourner dans la cuisine. Je la regarde, elle a ce regard, le regard de la femme en bleu.

 

 

 

 

Fatima Ait Bounoua

Texte déposé

02:37 - 37 Comments - 56 Kudos - Add Comment

Friday, December 28, 2007

La tomate

                                            
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06:34 - 36 Comments - 60 Kudos - Add Comment

Thursday, October 04, 2007

"Tu te vexes pour rien"

vous allez voir  bientôt cette affiche :

 

L'occasion pour moi de publier une de mes nouvelles à ce sujet....la version courte d'une nouvelle intitulée " Tu te vexes pour rien"....

Et si les petites phrases tuaient....

 

«  Tu te vexes pour rien ! »..:


-         «  Mais sors un peu, Caroline, t'es complètement obsédée par ça ! Personne ne fait attention à ton poids, sauf toi. J't'assure. »

Caro hésite... Ah oui, personne…. Vraiment ? C'est p'tête vrai, alors, c'est moi. J'suis parano…Elle cache ses fesses rebondies et sort....

12h30

-         «  Vous savez, nous avons aussi des menus diététiques. »

-         «  Non, prends pas ça, c'est pas bon pour ce que t'as »

-         «  Viens pas te plaindre après si tu te trouves grosse. »

-         « Elle devrait pas manger ça »

-         «  Ben forcement, si elle mange des sandwichs… »

14h00

-         «  C'est pour essayer ? Prenez plutôt la taille au dessus. »

-         «  Faites attention en essayant la fermeture éclair est très fragile ».

-         «  Les grandes tailles sont au sous-sol. »

-         «  Le noir, ça amincit »

-         «  Franchement, toi ça te va bien d'être ronde…moi ça ne m'irait pas du tout… Mais toi, c'est bien, je t'assure. »

16h

-         «  T'es sûre t'en veux pas ? Allez prends-en un petit, t'es au régime ou quoi ? »

-         «  Qui veut finir ? Caro, tu te laisses tenter ? »

-          «  J'ai pris 5 kilos, tu te rends compte ?! ... J'ressemble plus à rien !... Non, mais toi c'est pas pareil, tu les assumes tes rondeurs. »

18h

-         «  J'pensais pas que tu faisais du sport. »

-         «  C'est marrant, ta soeur elle est toute menue. »

-         «  Plus maigre, tu  pourrais être super belle. »

-         «  Mais tu sais t'as du charme… quand même. »

-         «  T'as quand même un joli visage. »

-         « T'es super marrante…mais non. »

20h

-         «  T'as des cheveux super, j'suis sûre que si tu faisais un effort, tu pourrais être bien. »

-         «  Tu devrais t'arranger un peu. »

-         «  Eh Caro, tu vas voter pour Magalie de la star ac', non ?! »

22h

-          «  Mademoiselle !... euh,  vous pouvez me présenter votre copine… »

23h

 

… j'suis parano ?

 

23 h 10 :

 

Seule, dans son appart', Caro regarde son reflet dans la cuvette des toilettes une dernière fois, avant de vomir toutes ces phrases entendues, toutes ces gifles de paroles…

Le riz se mêle aux mots dans l'eau stagnante.

Le phrases puent encore, elles prennent trop de place dans son estomac pour pouvoir désormais y mettre autre chose…

Caro ne mangera plus.

 

 

 

 

 

 

Par Aït Bounoua Fatima

Texte protégé, déposé à la société des auteurs.

 

 

 

 

 

 

 

13:21 - 25 Comments - 39 Kudos - Add Comment

Saturday, October 20, 2007

La banque des secrets

La banque des secrets..

Cette nouvelle n'est plus disponible en ligne...

 

12:16 - 41 Comments - 61 Kudos - Add Comment

Wednesday, September 12, 2007

Rencontre Metro 7

Un court extrait de ma nouvelle " Il faut qu'on parle".


Métro 7. Sa silhouette s'engouffre. Pensif. Arrêt. Pensées secouées. Arrêt. Vagues humaines. Montent. Descendent. Arrêt. Bousculades. Lui, droit, debout, absorbé, accroché. Barre glacée. Un bruit d'accordéon. Une sensation douce le décroche de sa rêverie. Il regarde : une main a effleuré la sienne.

Collision sur la barre. Belle main soignée aux ongles blancs. Métro bondé. Des tas de mains,  collées comme des ventouses. A qui est celle-ci ? Il remonte, découvre un bras, fin, emballé d'un pull bleu. Il va doucement, prend son temps comme on déballe un cadeau pour faire durer le plaisir. Une épaule ronde, des seins lourds, une goutte de transpiration qui se faufile malicieuse dans le creux brun du pull en V, continuez… des lèvres gonflées, un léger duvet blond sur les lèvres. Il est tout près d'elle, son souffle chaud, doux, ses narines frémissent. Les yeux enfin. Elle aussi le regarde. Baisse les yeux. Regarde à nouveau. Rapide. Chorégraphie de regards trop bien réglée pour être improvisée. Il lui touche la main, elle laisse la sienne. Il s'entend alors lui parler. Se présenter, plaisanter. Elle répond d'une voix chaude, plus chaude peut-être que d'habitude, une voix qui semble travaillée, appliquée, forcée pour être sensuelle. Proie volontaire. Les bruits du métro sont complices ; elle doit s'approcher, se rapprocher pour l'entendre. Il parle doucement, s'approche de son oreille et s'arrange pour souffler légèrement quand il parle… souffle chaud contre l'oreille. Attiser.

La chaleur du métro, les gens autour les poussent à se rapprocher encore…Leurs corps font connaissance avant le reste. Proximité forcée…voulue. Il sent son parfum. Fort. Shalimar. Il aimerait plonger son nez dans ses cheveux, toucher sa peau, sentir ses seins lourds, agripper ses hanches, la faire crier. Peut-elle entendre ses pensées ? comprend-elle ? En tout cas, elle sourit. Séduite... Il se trouve drôle, séduisant même dans sa façon de la regarder. Il parle, raconte, jongle avec les mots, les sème, la guide.

Il ne sait même pas comment il a fait pour se retrouver finalement avec elle dans cet hôtel. Chambre 24.  Glisser la carte. Lumière. Vite. Vêtements jetés sur la chaise. Préliminaires mécaniques. Vite. Ses cuisses blanches, grasses. Vite. Sa peau glissante. Les dessous à peine aperçus. Vite. Halètement. Il l'observe, vite. Elle jouit. Son regard n'est pas celui qu'il attendait, n'est pas celui qu'il voulait voir…. Lui aussi jouit…et déjà il pense à partir. Elle est là. Etre seul ! Si elle pouvait partir, rapidement. L'inconnue près de lui se rapproche. Le corps chaud odorant  se colle à lui comme un mollusque. Elle cherche des caresses, mendie. Il lui donne ses mains par politesse. Elles font le travail, donne une dose de caresses. La jeune fille soupire, sourit, parle. Il entend des bribes, comme la voix d'autres, mêmes refrains :

 « Tu sais, je ne suis pas comme ça d'habitude » «  J'ai l'impression k'y a un truc vachement fort entre nous. » Elle a l'air bien, bien à faire peur. Elle ronronne, reconnaissante comme un chat errant qu'on caresse enfin. Il est encombré d'elle, son corps écrase son bras. Partir ! Il prétexte un RDV, se lève, s'habille. Les chaussettes étaient restées, prêtes à partir depuis le début. Elle le regarde, allongée encore entre les draps sales de l'hôtel bon marché. Ses yeux demandent. Il lui donne : 061049 XX XX .
Il sera déjà loin quand elle verra que c'est un faux.



03:18 - 20 Comments - 26 Kudos - Add Comment

Friday, October 19, 2007

Une de mes nouvelles " Il faut qu’on parle..."

«  Il faut qu'on parle… »

«  Est-ce que tu peux rentrer plus tôt, ce soir ? … Il faut qu'on parle. »

Elle raccroche sans même lui laisser le temps de répondre…

Adam reste un instant les yeux fixés sur le mur. Tiens, une nouvelle fissure dans le coin. Accroché aux derniers râles du bip, il finit par raccrocher enfin, la main au ralenti.

Son bureau est silencieux, comme lui. Tout est calme, sauf lui. Tempête sous un crâne.

Ses yeux glissent du bureau au téléphone, du téléphone au bureau, reviennent au téléphone, le taille-crayon, le téléphone, le fax, le téléphone… Rappeler ? Insister ? …

Votre correspondant est actuellement en ligne, nous vous prions de renouveler votre appel ultérieurement… Votre correspondant est actuellement en ligne, nous vous prions de renouveler votre appel ultérieurement… Ses doigts retapent, vite, ils connaissent le numéro par c--ur. Occupé. Bis. Occupé. Bis. Inutile.Bis…

Il repasse en boucle les dernières paroles entendues : « Il faut qu'on parle ». La voix de Delphine, si différente. Pourquoi « Il faut qu'on parle », c'est nécessaire ? C'est grave ? Ses joues commencent à s'échauffer. Elle avait une voix bizarre, plus grave, non, plus aiguë, non, c'est autre chose. Mains crispées sur le téléphone. Qu'a-t-elle à me dire de si important ? Pourquoi ne veut-elle pas me le dire au téléphone ? C'est vrai qu'elle est étrange depuis quelques jours. Elle est ailleurs, oui, ailleurs? Elle n'est plus la même…Ce mot suffit. C'est trop tard : un embouteillage de « Et si »  encombre sa tête :

Et si…Et si elle avait quelqu'un d'autre ? Et si c'était pour l'annoncer ? Et si elle voulait partir ? Et si elle allait le quitter ? Ca y est, l'armée a encerclé son cerveau. Il le sait, il se le murmure  comme une certitude : « Elle va me quitter, c'est sûr ». Comme Elodie avant elle. Toutes, elles finissent toutes par partir.  Plus on les aime, plus elles partent loin.

 «  Il faut qu'on parle », c'est ça, les mots « le prêt à l'emploi » de la rupture, des packs individuels à servir à la fin d'une relation tiède. Elle ne peut même pas lui faire une rupture personnalisée ! Largué, comme tous les autres. Même sa rupture est minable ! Pourquoi ne me l'a-t-elle pas dit au téléphone alors ??  Elle a encore suffisamment d'amour pour vouloir me l'annoncer en face…pfff…suffisamment de pitié, oui !

Il comprend alors ces mots tant de fois lus et entendus : « rupture » «  trahison » «  fin »... Il les ressent, il a l'impression de les entendre pour la première fois, il sait :

 Rupture : Coup de gomme sur les années. Enfant largué au milieu d'un centre commercial géant.

Trahison : Mort brutale de la confiance, coup dans la tête qui donne envie de vomir.

Rompre : Ne plus jamais la voir, la sentir, redevenir un étranger pour elle. Devoir recommencer avec une autre qui trahira encore.

…. Et le mot arrive, écrasant le reste : «  Amant »…L'amant : celui à qui elle donne les mots, les odeurs qui m'étaient réservés, celui qu'elle regarde.


 Agité sur la chaise dure de son bureau, il reste immobile, les yeux fixés sur le mur. Qui rentrerait dans le bureau à ce moment-là, le trouverait très calme, mais son cerveau est en lambeaux, lacéré à coup de pensées. Les questions l'agrippent, le bousculent et le frappent, c'est toutes les années, tous les gestes qu'il passe en revue.

Pourquoi l'avoir laissée approcher mon coeur ? J'aurais dû me protéger, l'aimer de loin, aimer avec des pincettes, faire comme tous ces couples qui échangent leurs clés mais gardent leur c--ur. Après tout, tant pis. Ok. Qu'elle reprenne tout, Je m'en sortirai bien ! Il n'a qu'à crever ce mioche rêvé qu'on parlait d'avoir, qu'il crève et qu'il emporte tous nos projets avec lui.

Plus il pense à elle et plus il a envie de tout casser, en commençant par le messager du diable. Le téléphone gît par terre. Tout prend un goût de plus jamais. Plus jamais son dos nu qu'il caresse le matin, plus jamais ses sachets de thé qui traînent partout, plus jamais ses mots sur la glace de la salle de bain, son front plissé quand elle se concentre, ses lèvres gonflées quand elle est excitée, son regard flou quand elle jouit…Tout a un goût de moisi. Il pense à elle, sa voix, sa manière de l'appeler «  mon doux », c'est sans doute à un autre qu'elle le dit. Déjà. Déjà, déjà. La conne. Elle lui dit maintenant, à l'autre. Maintenant. C'est sûr. Elle n'a même pas mal, elle. Déjà. Elle ne souffre même pas, même pas un peu. Même pas l'air triste au téléphone, presque gaie, soulagée ! Menteuse ! Menteuse ! Tous ces «  je t'aime » de pacotilles qu'elle lui lançait, cacahouètes pour les singes !

Il regarde encore le téléphone, concentré, comme pour le faire sonner. L'autre était à côté d'elle quand elle a  appelé, c'est sûr. Elle n'aurait pas eu le courage, seule. Il la connaît bien, depuis deux ans. Deux ans et….Allez arrête, laisse cette salope ! Elle est avec lui, son amant. Qui c'est ? Depuis quand ? Tous les hommes deviennent suspects. Eric ? C'est vrai qu'il la voyait souvent ? Abdel ? David ? Ses amis, à lui, à elle. Et elle, allumeuse ! Sa façon de regarder, elle les voulait tous. Il les imagine…Images nettes. Trop nettes. Elle, un homme, des hommes, des visages successifs. Elle a ce regard flou mais ce n'est plus pour lui. Il voudrait lui faire mal. Faire comme elle. Debout, décidé. Chasser !


Vite. Sortir. Les collègues. Des yeux sur moi. Interrogateurs. Le directeur. «  Bonjour monsieur ». Sourire poli. Baisser la tête. Traverser le couloir. Enfin, l'accueil. La secrétaire, sourire crispé. La porte. Ouf ! L'air frais des pots d'échappement. La rue puante. Silhouette pensive. Métro 7. Pensif. Arrêt. Pensées secouées. Arrêt. Vagues humaines. Montent. Descendent. Arrêt. Bousculade. Lui, droit, debout, absorbé, accroché. Barre glacée. Un bruit d'accordéon. Une sensation douce le décroche de sa rêverie. Il regarde : une main a effleuré la sienne.

Collision sur la barre. Belle main soignée aux ongles blancs. Métro bondé. Des tas de mains,  collées comme des ventouses. A qui est celle-ci ? Il remonte, découvre un bras, fin, emballé d'un pull bleu. Il va doucement, prend son temps comme on déballe un cadeau pour faire durer le plaisir. Une épaule ronde, des seins lourds, une goutte de transpiration qui se faufile malicieuse dans le creux brun du pull en V, continuez… des lèvres gonflées, un léger duvet blond sur les lèvres. Il est tout près d'elle, son souffle chaud, doux, ses narines frémissent. Les yeux enfin. Elle aussi le regarde. Baisse les yeux. Regarde à nouveau. Rapide. Chorégraphie de regards trop bien réglée pour être improvisée. Il lui touche la main, elle laisse la sienne. Il s'entend alors lui parler. Se présenter, plaisanter. Elle répond d'une voix chaude, plus chaude peut-être que d'habitude, une voix qui semble travaillée, appliquée, forcée pour être sensuelle. Proie volontaire. Les bruits du métro sont complices ; elle doit s'approcher, se rapprocher pour l'entendre. Il parle doucement, s'approche de son oreille et s'arrange pour souffler légèrement quand il parle… souffle chaud contre l'oreille. Attiser.

La chaleur du métro, les gens autour les poussent à se rapprocher encore…Leurs corps font connaissance avant le reste. Proximité forcée…voulue. Il sent son parfum. Fort. Shalimar. Il aimerait plonger son nez dans ses cheveux, toucher sa peau, sentir ses seins lourds, agripper ses hanches, la faire crier. Peut-elle entendre ses pensées ? comprend-elle ? En tout cas, elle sourit. Séduite... Il se trouve drôle, séduisant même dans sa façon de la regarder. Il parle, raconte, jongle avec les mots, les sème, la guide.

Il ne sait même pas comment il a fait pour se retrouver finalement avec elle dans cet hôtel. Chambre 24.  Glisser la carte. Lumière. Vite. Vêtements jetés sur la chaise. Préliminaires mécaniques. Vite. Ses cuisses blanches, grasses. Vite. Sa peau glissante. Les dessous à peine aperçus. Vite. Halètement. Il l'observe, vite. Elle jouit. Son regard n'est pas celui qu'il attendait, n'est pas celui qu'il voulait voir…. Lui aussi jouit…et déjà il pense à partir. Elle est là. Etre seul ! Si elle pouvait partir, rapidement. L'inconnue près de lui se rapproche. Le corps chaud odorant  se colle à lui comme un mollusque. Elle cherche des caresses, mendie. Il lui donne ses mains par politesse. Elles font le travail, donne une dose de caresses. La jeune fille soupire, sourit, parle. Il entend des bribes, comme la voix d'autres, mêmes refrains :

 « Tu sais, je ne suis pas comme ça d'habitude » «  J'ai l'impression k'y a un truc vachement fort entre nous. » Elle a l'air bien, bien à faire peur. Elle ronronne, reconnaissante comme un chat errant qu'on caresse enfin. Il est encombré d'elle, son corps écrase son bras. Partir ! Il prétexte un RDV, se lève, s’habille. Les chaussettes étaient restées, prêtes à partir depuis le début. Elle le regarde, allongée encore entre les draps sales de l'hôtel bon marché. Ses yeux demandent. Il lui donne : 061049 XX XX . Il sera déjà loin quand elle verra que c'est un faux.



                    Encore plein de l'odeur de l'autre, il rentre chez lui, chez…eux.  La traîtresse doit être là. Il répète ce mot «  traîtresse », « La traîtresse », «  Elle, traîtresse ».  Heureux de le prononcer, de la traiter, heureux d'être à égalité. Lui aussi, il peut la tromper, la blesser, tuer son c--ur, l'écraser comme une mouche sur la vitre. Elle va le savoir, elle comprendra et il lui fera comprendre que lui aussi peut partir…et elle restera peut-être. Oui, faites qu'elle reste. Ou qu'elle parte ! Oui qu'elle parte ! Elle aura mal en tous cas, elle aussi, mal pour lui. Une dernière fois, mal pour lui, mal avec lui. 1à 1.

Il arrive enfin. Il a presque hâte que ce soit fini. Il ne trouve plus ses clefs, cherche. Trouve. Ouvre. Bruit de pas précipités. Elle. Essoufflée. Là. Devant lui. Souriante comme jamais. Le diable est le plus bel ange. Le diable aussi sait sourire. Décidément elle le tuera jusqu'au bout. Elle pourrait au moins avoir l'air malheureuse. Elle ne tenait vraiment pas à lui. Qu'est-ce que j'ai été con ! Elle s'exclame enfin : «  J'en peux plus d'attendre ! Tu en as mis du temps. » C'est ça, le temps est toujours trop court pour le bourreau ! «  Mon amour, je ne pouvais pas te le dire au téléphone… » Elle reprend son souffle et prononce dans un sourire « Tu vas être papa. »

Silencieux. Il sent sur lui le parfum de l'inconnue collé sur sa peau. Ne rien lui dire… Elle s'approche, l'enlace : « Tu seras un super papa. » Elle contre lui. Recule, le regarde. Il regarde ses lèvres gonflées et prononce péniblement : «  Il faut qu'on parle. »

11:54 - 29 Comments - 55 Kudos - Add Comment

Saturday, May 26, 2007

Analyse littéraire d'un texte d'Hamé de La RUMEUR : "Maître mot, mots du maître...

Analyse d'un texte d'Hamé de La RUMEUR :

" Maître mot, mots du maître"

 

par Fatima Aït Bounoua

 

Texte suivi de l'analyse...

 

TEXTE :
Ces mots plein l'écran,
En boucle en grand,
Des cénacles aux plateaux,
Des plateaux aux éditos,
Ces mots comme l'hymne royal de la fringale des squales,
Ces mots, ces serres,
Ces crocs exonérés d'impôt sur ma sueur et sur ma peau,
Flexibles et souples, privatisés au double,
Ces mots qui ne laissent rien, laissent crever, laissent faire,
Ces mots qu'on tire tout chaud de la cuisse d'un Francis Mer,
Ces mots qui ont le bâton, le bras long,
La sympathie du fisc et les fluctuations du CAC 40 pour horizon,
Ces mots qui montent en grade selon la marge et l'offre,
Ces mots qui montent la garde de chaque côté du coffre,
Ces mots qui traquent mon froc, ma thune et mes allocs,
Mes pauvres 507 heures et mon ticket modérateur,
Ces mots qui se marrent déjà du peu qu'il restera
Et qui te soufflent que le beau gâteau là-bas n'est pas pour toi.

Refrain :
Maîtres mots et mots du maître,
Maîtres mots à suivre à la lettre,
Ordre des mots et mots de l'ordre,
Ordre des mots dressés pour mordre.

Ces mots dans le barillet des sécurités
Qui retrouvent ma trace et ouvrent la chasse,
Ces mots sans sommation, sans scrupule ni regret,
Ces mots à te faire peur, ces mots à te faire taire,
Ces mots qui regardent ailleurs quand Habib est tué à terre,
Le 9 bis pour tout drap mortuaire,
Ces mots qui ont dans la poche
Un juge et une quinte floche,
Ces mots qui ont dans l'œil
La poutre d'une guerre sans deuil.


Souvenirs au cri du temps béni des colonies,
Pour peu qu'on gratte, pour peu qu'on se batte,
Pour peu qu'ils craquent,
Ces mots qui quoiqu'on y fasse refont toujours surface,
Ces mots, ces coups, ces coupables désignés,
Ces Mohamed, ces moricauds,
Ces mauvaises bêtes à mauvaise peau,
Ces mots que je porte si bien qu'ils collent à mon ADN,
Ces mots que je porte si loin qu'ils en deviennent des chaînes.

Refrain


 

 

 

Hamé, les mots mis à mal ?

Maître mot, mots du maître.

Hamé de La Rumeur

           Qui veut jouer avec les mots ? Attention… jeu dangereux.

Le chiasme Maître mot, mots du maître,  met en lumière, par cette inversion contrôlée, le lien étroit entre le pouvoir et le langage.

Le pouvoir aujourd'hui, c'est la parole. Hamé l'annonce et compte bien le prouver.

La parole de pouvoir est détenue, retenue par quelques uns pendant que d'autres restent sans voix.

Les mots sont jetés : le texte va mettre en scène ce rapport de force.

Il passe au crible ces mots du pouvoir qui vous dépouillent, ces mots de la loi qui vous font taire pour mieux se taire et enfin ces insultes qui vous transforment en être de mots.


Ces mots au pouvoir.

            Le démonstratif « ces » répété dès le début présentent les mots dans un grand bruit de sifflement. On tremble : « Oh, on va avoir droit à un inventaire de mots ! »…  et non !

Ne vous attendez pas à trouver un flow technique, mais pourtant Hamé réussit à imposer un rythme approprié : la répétition devient litanie. La langue claque.

Avec le retour anaphorique de « ces mots », l'armée de mots se déploie lentement.

Des mots qui circulent en circuit fermé : « des cénacles aux plateaux, des plateaux aux éditos ». Des mots en mouvement dans des lieux symboliques, la dénonciation commence…

Hamé compte bien faire éclater ce pouvoir concentré.

Le texte se veut  ring et accueille un face à face inégal. Le « je », seul, confronté à ces mots sauvages : « Ces mots, ces serres, ces crocs ». Le rythme ternaire suit la transformation de ces mots en membres d'animaux prédateurs. La personnification transforme du même coup ceux qui utilisent ces mots en prédateurs, des rapaces et des fauves. Ces animaux nous encerclent en sifflant avec l'allitération en « s » : « ses squales, ces serres, ces (…) ma sueur ».

Les mots sont les armes privilégiées d'un système de domination institutionnalisé. Le dominé est identifié : « ces mots qui traquent mon froc, ma thune et mes allocs, mes pauvre 507 heures et mon ticket modérateur ». Le « je » n'apparaît qu'à travers ses biens, peu nombreux, dont il sera privé. L'énumération met en relief le caractère inexorable et progressif de ce dépouillement.

Le « je » seul face à au pluriel « des mots ». Les ennemis multiples et organisés s'attaquent aux êtres isolés sans défense et surtout sans argent.

Les meutes de mots sont les instruments du pouvoir, prêtes à te dévorer. Ils sont systématiquement en position sujet, et lorsqu'ils s'accordent au verbe « laisser »  ce n'est surtout pas pour faire un don : «  laissent rien, laissent crever, laissent faire ». L'effet déceptif « laisse…rien » met en garde contre les fausses promesses car ces mots savent faire passer des claques pour des caresses.

La reprise en parallèle de deux formules quasi-identiques : «  ces mots qui montent en grade/ (…) ces mots qui montent la garde » fait sonner la paronomase (grade/garde). L'ascension reste possible mais pour des privilégiés qui ferment la porte derrière eux.

              Ces mots ne sont pas seulement acteurs mais aussi spectateurs de notre propre perte : « ces mots qui se marrent déjà du peu qu'il te restera et qui te soufflent que le beau gâteau là-bas n'est pas pour toi. » On est passé de l'histoire personnelle d'un « je » à notre histoire avec ce « tu » qui nous prend à partie et nous implique.

Nous aussi nous sommes les victimes de ce système. Système qui attise le désir (symbolisé par le gâteau appétissant) et en même temps nous prive de sa satisfaction. Tentation et désillusion sont produits par les mots du pouvoir (mots de la publicité : « tout est possible » contre mots de l'huissier : « vous êtes en surendettement »). Le rire ici est diabolique, un rire de domination et de plaisir sadique.

Le refrain vient clore ce premier couplet.  Le titre est repris avec en plus des assonances en « r » et « d » qui sonnent et miment l'agressivité «  ordre des mots et mots de l'ordre » « dressés pour mordre ». Les mots se font entendre et grondent. Le refrain revient au cœur et à la fin du morceau pour avoir le dernier mot.

Les mots agresseurs et spectateurs moqueurs deviennent criminels ou complices dans le couplet suivant.

 


Ces mots qui font taire et se taisent
.

           Ces mots sont à l'image d'une justice et d'une administration déshumanisées : « ces mots sans sommation, sans scrupule ni regret ». Des mots qui oublient le passé, qui effacent l'histoire. Mots qui paradoxalement tuent les nôtres : « ces mots à te faire peur, ces mots à te faire taire ». Un lien de cause à effet est implicitement suggéré par le parallélisme : un silence imposé par la frayeur.  

Les mots sont à nouveau personnifiés «  Ces mots qui regardent ailleurs quand Habib est tué à terre ». Ils deviennent le symbole de l'indifférence avec laquelle sont traitées les bavures policières. Le prénom utilisé désigne le cadavre à terre et l'humiliation d'une mort raciste et injuste. Le tableau macabre est dressé par touches successives.  Le « 9 bis pour tout drap mortuaire », avec ce détail à la fois pittoresque et terrible,  cette bavure prend la couleur authentique d'un fait divers oublié par les journaux. Hamé réussit en quelques mots à donner à voir cette scène. Peinture furtive qui lutte contre le silence des mots de la loi. Ces mots des médias et ceux du rapport de police qui, selon Hamé, vont taire à l'unisson  ce type d'affaire.

Le « 9 bis », fait aussi référence à une adresse plus connue…le crime se cache derrière le silence complice d'un certain ministère.

          Les mots coupables sont donc aussi ceux qui ne sont pas prononcés. Ce silence peut être non plus sur un fait divers mais sur une période de l'histoire : «  ces mots qui ont dans l'œil la poutre d'une guerre sans deuil ». La métaphore biblique vient rappeler à ..:namespace prefix = st1 ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" />la France tous les non-dits sur la guerre d'Algérie alors que d'autres guerres font la Une. Le « sans deuil » répond en écho à la mort sans drap mortuaire. Un deuil impossible, une dignité confisquée, qui condamne à la souffrance perpétuelle.

 


Ces mots qui déforment et enferment.

            Enfin, ces mots sont aussi ceux de l'insulte. Les mots deviennent alors parole de l'humiliation. La violence est mise en scène dans la métaphore des mots qui deviennent «coups ».

Hamé reprend les mots des autres pour les mettre à distance : « le temps béni des colonies ». Une formule qui en dit long sur une époque ; formule sortie tout droit de la bouche du français préféré des français…

Le retour anaphorique de « pour peu », « pour peu qu'on gratte, pour peu qu'on se batte, pour peu qu'ils craquent »  met en lumière la résistance à la fois nécessaire et vaine puisque "ces mots quoiqu'on fasse refont toujours surface ».  La vanité de nos efforts est soulignée par le préfixe re- qui donne à voir cette lutte répétée et l'adverbe « toujours » qui l'inscrit dans une temporalité infinie. La bataille contre les mots s'avère être aussi désespérée que celle de Sisyphe contre son rocher.

Ces mots violents sont des mots boomerang qu'on essaye de faire taire mais qui reviennent avec plus de force encore.

          Des appellations sont énumérées. Le rythme de l'énumération met sur le même plan ces termes à la fois changeants et toujours identiques : « ces Mohamed, ces moricauds, ces mauvaises bêtes ». Mots qui désignent l'autre avec mépris, qui veulent humilier en ne reconnaissant pas son identité. On le classe dans une catégorie réductrice (ils s'appellent tous Mohamed !) ou dévalorisante pour mieux l'humilier. On le réduit même à l'état animal, dans leur bouche il n'est plus un homme, leurs mots le transforment en «  mauvaise bête ».

Le poids des mots est tel qu' Hamé réactualise une formule figée, il ne s'agit plus de coller à la peau mais plus profondément encore à l'ADN : « (…) que je porte si bien qu'ils me collent à mon ADN ». Des insultes et des clichés tellement répétés que beaucoup ne voient plus l'homme mais tous les mots qu'on a associés à son origine ou sa couleur. Une identité de mots imposée et subie car elle réduit l'autre à une image stéréotypée et raciste.

Le rap plus que jamais est réappropriation de la parole.

Hamé convoque ces mots pour les faire plier et leur faire avouer qui est le maître…

 

 

 

Par Fatima Aït Bounoua

( un extrait de cette analyse a été publiée dans le magazine FUMIGENE )

 

 

Petites définitions rapides  :

Anaphore ou retour anaphorique : répétition d'un même mot ou groupe de mot en début de phrase ou de vers.

Enumération : liste de mots

 

Allitération : répétition d'un même son consonantique " Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?"

Assonance : idem mais répétition d'une même voyelle

 

Chiasme : Construction en croix, par exemple " Mot du maître // maître mot

Paronomase : Rapprocher des mots différents ayant des sons très proches  ex "Affreux Alfred"

04:37 - 7 Comments - 9 Kudos - Add Comment

Saturday, May 19, 2007

Une de mes nouvelles...." L'Héritage"

L'Héritage…

"Jordan a été insupportable ce matin!" La voix de Mme Gervais résonne dans la salle des profs. Les collègues la regardent et opinent du chef comme un seul homme; Le tir est lancé :

« A vos anecdotes, prêts, racontez! »

C'est parti, chaque prof raconte la veille, le mois dernier, en sixième déjà, Jordan était Impossible, insupportable, invivable, insolent et tous les mots en "in-" y passaient pour finir sur...imbécile. L'anecdotique devient identité : Jordan n'a pas été insupportable ce matin, il EST insupportable depuis toujours. Mais cette fois-ci, Jordan est allé trop loin, il a "dépassé les limites", il faut "marquer le coup", il sera donc exclu trois jours. Un professeur proteste, l'exclure c'est sans doute le perdre, il "traînera et retrouvera ses mauvaises fréquentations". Il propose de faire une "exclusion internée avec T.I.G. Tout le monde applaudit l'idée, même ceux qui n'ont pas compris le sigle. Jordan sera donc exclu tout en restant dans l'établissement et fera un Travail d'Intérêt Général, il ira aider à la cantine.

 

Premier jour : Mme Gervais a le sourire. Le cours est plus calme. Elle passe à la cantine et voit Jordan à la plonge. Tout est parfait…

Deuxième jour : Tous les collègues se réjouissent. Jordan va se calmer après ces trois jours, c'est sûr.

Troisième jour : Un prof n'y tient plus, il passe et lance à Jordan en train de laver les verres :

" Tu vois Jordan, si tu ne travailles pas à l'école, c'est là que tu finiras!" Content de sa petite phrase, le professeur s'en va, droit comme un bâton. Jordan ne dit rien. Le professeur n'a rien vu. Il n'a pas vu au fond de la cuisine, celle qui depuis dix ans travaille là. Il n'a pas vu son regard quand il a dit ces mots. Il n'a pas vu son regard quand elle a baissé les yeux.

 

Ce soir-là, elle aide sa petite fille à faire ses devoirs. La petite a plutôt envie de jouer mais sa maman lui dit doucement : " Il faut travailler si tu ne veux pas finir comme moi..." La petite fille ne comprend pas. La grande fille a compris.

 

 

Fatima Aït Bounoua.

 

11:20 - 17 Comments - 40 Kudos - Add Comment

Analyse littéraire de texte :Lino

TEXTE (extrait) "Où les anges brûlent"  2 derniers couplets du texte de Lino.

Suivi de mon analyse.



Elle a l'âge des premières fois, l'âge où on teste la vie,
L'âge où on aime, autant qu'on se déteste,
L'âge où le seul avis qu'on ait, c'est celui des autres,
Tous dans le même navire, elle était cool avant que sa reum perde les eaux,
Tout s'écroule quand ses parents divorcent, les coups,
Les rapports de force, plus personne à l'écoute car plus de réseaux,
Adolescence meurtrit, cicatrice ambulante,
Le c--ur blessé prend le premier petit con venu pour une ambulance,
Une vie stressée sans but, sans tarder,
Elle donne son petit corps à qui sait la regarder,
Et encore
c'est une grande pute,
La vie,
elle assemble ses putains d'souvenirs,
Elle se rappelle, les nombreuses visites nocturnes,
De papa dans sa chambre,

Et elle fume, fait le mur, enrage, déjà mûre avant l'âge,
Attend sa mue après l'orage, ça ne peut qu'être mieux,
Elle tombe accroc d'un raclo plein de promesses,
Tout est OK, jusqu'au jour où elle lui annonce qu'elle est cloquée,
Le jour de ses 18 piges tout est noir ce soir de décembre,
On l'a retrouvé dans sa baignoire, baignant dans son sang .

Refrain

Il a le poing tranché, des gouttes de sang viennent tacher le sol,

Encore une gorgée d'alcool, encore un cachets chargés,
Il guette son visage déformé dans la glace, brisé,
C'était le fils sage, désormais ses putains de démons le suivent à la trace,
D'un monde asseptisé, pousser à réussir très tôt,
A viser le top, à vivre les rêves de ses parents, leur véto, oui il en crève,
Gosse transparent, éternel premier de la classe,
Tout part en couille et se casse, personne n'a rien vu venir,
(...)
Il se dirige vers son lycée pour inverser le score,
Il arrive, pointe une première cible, et là ça tourne au drame,
La suite, elle fera la une des journaux
....

Pour les gosses d'ici, de là-bas, du bled, ou d'ailleurs,
Quartiers difficiles ou pas, j'plaide,
Qui est coupable quand ça tourne au drame, que le coup part,
Y'a même des SOS, dans les cocktails molotov,
La réalité prend le dessus, les anges brulent, tu pars et qui s'en souvient ?
Ecoute-les hurler même pour rien, parce qu'on ne nait  pas criminels, on le devient,

Refrain (fois 2)

 

 

 

Mon étude de «  Où les anges brûlent » du dernier album de Lino Paradis assassiné.

Cadavres d'anges.

Trois couplets, trois personnages, trois moments où la vie bascule… Lino trempe ses mots dans un bain d'images brutes. Dans les trois couplets, la mort rôde et finit par frapper, pourtant le mot «  mort » n'est jamais prononcé. C'est que Lino ne nous DIT pas la mort, il nous la donne à voir. Le morceau devient écran de cinéma : Lino veut décrire ces réalités de façon suffisamment vive pour nous les mettre sous les yeux.

Les trois personnages n'ont pas de noms. Sont-ils pour autant des personnages de papier, vides et anonymes ? Non, car en les réduisant aux pronoms « il », « elle », il leur donne la possibilité d'être n'importe qui. Chacun peut s'identifier à l'un d'eux ou penser à un proche.

 

Nous nous attarderons sur le couplet central, celui qui met en scène une jeune fille : « Elle ».

 Au début, la jeune fille ressemble à tous les adolescents ou rêve de leur ressembler comme le suggère l'affirmation : « L'âge où le seul avis qu'on ait, c'est celui des autres ». Les trois affirmations au présent de vérité générale avec le pronom indéfini « on » permettent de généraliser la situation de la jeune fille. Le retour anaphorique de « l'âge » et la référence aux "premières fois" mettent en avant la jeunesse comme une des caractéristiques essentielles du personnage. Ce qu'elle est, c'est surtout ce que son âge fait d'elle. Un âge où l'individu est encore en chantier.

Cette vie en construction est bouleversée par deux événements. Le premier est dit directement : le « divorce » de ses parents. Le jeu sur la polysémie de « réseaux » donne à voir les conséquences de cette rupture : « Plus personne à l'écoute, car plus de réseaux ». La famille éclate ce qui rend toute communication impossible, à l'image d'un portable qui ne capte plus. L'image peut être jugée triviale mais elle a le mérite d'être concrète et actuelle.

La deuxième brisure est plus secrète, plus intime et sans doute plus profonde encore d'où l'utilisation d'un euphémisme pour la révéler. Les euphémismes sont rarement utilisés par Lino qui préfère donner la réalité crue directement mais ici il parle de l'inceste à demi-mot : «  Elle se rappelle les nombreuses visites nocturnes de papa dans sa chambre. » Parler de « visites nocturnes » suffit car comment dire ce qu'on n'ose même pas s'avouer à soi-même. En utilisant le vocabulaire propre à l'enfance «  papa », Lino donne à entendre la voix même de la jeune fille (il ne dit pas «  son père »).

La jeune fille toujours décrite avec un minimum d'éléments est sous le signe de la vulnérabilité, « c--ur blessé » «  son petit corps », ce qui rend encore plus violent et injuste l'enchaînement de difficultés qu'elle traverse. Toutes les tentatives de fuites du réel se succèdent sans répit et sans succès comme le suggère l'allitération en « m » et le flow de Lino coulant, inexorable :

« elle fume, fait le mur, (…) déjà re avant l'âge, attend sa mue(…) ça ne peut qu'être mieux ».

Adulte prématurée comme le montre l'adverbe «  déjà » dans «  déjà  mûre », elle ne vit pas le présent mais attend un futur qui tarde à venir.

Ses blessures sont tellement nombreuses et profondes qu'elles finissent par prendre toute la place et la jeune fille se résume à cet ensemble de blessures, condamnée à les emmener partout comme un fardeau : « cicatrices ambulantes ».

Même sa quête d'amour est biaisée, l'amour n'est qu'un rêve de sortie de secours car comme le dit Lino dans une sentence frappante :