Cathella

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Feb 19, 2008

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November 6, 2007 - Tuesday

Nouvelle : Le Murmure des adieux

Le Murmure des adieux.

Carole Grangier

Je suis la voix tentatrice, je suis le doux son entêtant, le glas étouffé de votre fin. J'erre à travers les temps et les époques, j'approche mes lèvres pâlies de vos oreilles avides et je vous offre la délivrance. Je ne suis plus qu'une ombre, mon humanité s'est depuis longtemps dissoute. J'ai embrassé une charge mortifère, j'ai choisi d'aider ceux qui furent mes frères. Je suis l'influence, la volonté et le départ, je suis le sombre émissaire du suicide.

*

La nuit est tombée sur Prague et sur le pont Saint-Charles. J'attends une jeune fille qui ne sera jamais femme. Elle s'approche, son visage aigu est terni par les larmes, ses joues sont lacérées par le chagrin. Le vent caresse sa chevelure brune, effleure sa peau veloutée et colle ses vêtements à son corps fragile. Elle s'accoude au parapet et regarde la belle Moldau, le fleuve impétueux qui coule sous ses pieds. Je l'entends penser, je comprends son amertume, ses fautes, sa candeur déchue. Elle a connu la trahison et elle contemple l'abyme de solitude que lui promet la vie. Sa naïve imagination et son c--ur trop lâche lui ont toujours menti, lui faisant espérer des mondes utopiques, des amours partagés. Elle a été abandonnée encore une fois et elle est parvenue brutalement à une lucidité sordide.

Elle regarde autour d'elle, il y a quelques passants mais tous l'ignorent, personne ne se soucie d'elle. Ses imperceptibles appels au secours ne rencontrent que le dédain. Elle se croit donc seule sur le pont. Puis elle me voit sous la statue du Sauveur. Pour elle, je suis un garçon trop pâle, presque un adolescent. Mes longs cheveux blonds adoucissent la dureté de mon regard bleu acier, mes traits suaves imitent perfidement la douceur et le réconfort. Elle ne remarque pas mes poignets suppliciés, les bracelets d'entaille qui les entoure, ultime réminiscence de ce qui fut mon choix. Je m'approche, elle ne frémit pas, elle devine et s'est déjà résignée. Je m'accoude à ses côtés sur le rebord de pierre.

Alors, elle voit mes mains et elle sourit tristement, je les élève vers le ciel, en un geste ironique et le sang d'un rouge vif coule abondamment, se répand dans ce vide que j'ai quitté, indiquant à la jeune fille le chemin à suivre. J'approche mes lèvres absentes de son visage, et je chuchote, je lui laisse entrevoir les beautés du trépas, la nécessaire noblesse de son choix. Je la conforte dans son idée, je lui vante la tendresse des flots, je l'invite à partir. Elle se redresse, elle se penche, ne me regarde pas même une dernière fois car je ne suis qu'une voix. Et elle bascule, elle tombe lentement, accueillie par le fleuve qui s'incurve. Elle se noie dans les eaux devenues noires, elle a disparu, j'ai accompli ma tâche.

*

Je retourne pour un moment à mon inanité, à mon éternité. J'ai choisi de quitter la vie, je n'ai jamais hésité à m'en aller. Je me savais inapte au monde des sens, je pressentais ma destinée immortelle. Je suis l'entité obscure qui sonde les c--urs et écoute les souffrances. Je suis avide de douleurs violentes, de désespoirs sans rémissions car alors, j'apporte la solution.

*

Je suis à Paris, une ville comme beaucoup d'autres où la somme de tous les anonymes ne brise pas leur isolement. Je suis dans un appartement vieilli, terni. L'atmosphère y est malsaine, les volets n'ont pas été ouverts depuis longtemps et la maladie est tapie dans chaque recoin. Sur un fauteuil décati, une femme en ruine. Elle porte les stigmates du temps, l'horreur de la dégradation. Sur ses genoux la photographie jaunie de sa splendeur passée. Une jeune danseuse y affiche sa silhouette ferme et mince, ses courbes pleines. Elle était tentation, désir, vie et amour. Mais aujourd'hui, la chair s'est déformée, elle a subi les outrages du poids, la salissure des rides, le dégoût des regards et la condescendance des médecins. Je sais que cette femme souffre des excès de son objectivité. Ses entrailles se meurent mais son esprit réclame pathétiquement le plaisir et l'attention que jamais plus il n'obtiendra. Rien ne la retient dans ce monde qu'elle a déjà perdu mais elle est tournée vers ses souvenirs et cela l'entrave dans son départ.

J'apparais au milieu de cette pénombre désirée, je lui montre mon visage juvénile éclairé par un halo ténébreux. Elle sursaute évidemment puis s'attendrit devant cette image de la grâce. Elle contemple ma frêle silhouette, les veines bleues qui sillonnent mes tempes, l'orgueil sensuel et morbide de mes lèvres. Puis elle s'arrête sur mes avant-bras et voit le sang qui ne s'est jamais tari. Alors, elle me prend pour un ange venu lui signifier la fin. Elle a presque raison, à une différence près : je n'annonce pas la mort, je la provoque. Mes visites ne sont pas une impitoyable sentence, c'est à moi de savoir séduire et à la personne de choisir. Je m'avance vers ce pitoyable vestige de la beauté, je m'assois à ses côtés, je m'approche de sa chevelure blanchie et je murmure ma pernicieuse litanie. Je lui promets une éternité sans regrets, la fin de sa déchéance. Je lui offre l'illusion de la pureté retrouvée, de la majesté obtenue dans l'au-delà.

Elle pleure, des gouttes sillonnent sa face ravagée. Elle se lève péniblement, je l'ai convaincue. Elle part dans la salle de bain, revient avec les cachets qui lui permettaient l'éphémère oubli de ses maux. Elle les avale avec de l'eau, je doute de la quantité, mais qu'importe, une fois qu'elle sera engourdie, endormie, les voisins n'entendront pas ses râles, seul le silence répondra à sa lente agonie. Nul ne regrettera sa figure oubliée.

*

Je repars sur le chemin des adieux. Je hâte la fin, la corruption de ma voix est un appel au renoncement et à l'accomplissement. Je suis au service de la Mort, j'abrège la Vie. J'aide à l'éternel départ, je suis l'exemple à suivre.

*

Cette nuit, dans une campagne désertée, je vais rencontrer un homme qui fut la force autoritaire, un survivant au milieu des combats. Il n'est pas encore vieux, il conserve sa force et sa prestance. Ses traits sont ceux d'une brute, son corps est marqué, rompu aux exercices les plus harassants. Il s'est aliéné aveuglément à son pays, il a exécuté des ordres, tué des hommes, recueilli les derniers soupirs de nombre de ses amis. Jusqu'à aujourd'hui, il n'a jamais douté, il ne s'est jamais posé de questions sur la justesse de sa cause, sur le sens de ses agissements. Mais à présent, il est hanté par la mort des innocents, par l'aveuglement des guerres, par le caractère vain des batailles. Son quotidien est envahi par les spectres de son passé. Il voit des visages grimaçants de haine, et d'autres hurlants de douleur. Il voit l'injustice de ces fins, l'ineptie des luttes et sa propre vacuité. Il n'a semé que la mort et le désordre, il n'a rien offert à la vie et au monde.

Il est à la retraite, sans famille ni amis, hideusement esseulé. Il doit vivre la paix qu'on dit méritée, mais il ne parvient pas à pacifier son esprit. Il livre son ultime bataille, contre lui-même, et cette fois, je ne peux le laisser triompher. J'ai de l'aversion pour sa fin sans cesse ajournée, pour l'inepte gaspillage de ses heures devenues inutiles. Il est allongé sur son lit solitaire, il somnole, harcelé par les cauchemars. Je m'approche, le frôlement de mes pas le rappelle à la conscience. La feinte douceur de mon visage l'apaise, il goûte à l'ambiguïté de ma splendeur androgyne et il voit le sang perler sur la peau fine de mes bras. Cette vision est un soulagement car il a l'habitude des blessures violentes, des balles en plein c--ur, des humeurs jaillissant des corps massacrés.

Je suis tout près quand je commence à parler très doucement, très lentement. Je lui amène l'expiation, je veux lui permettre l'ultime violence, je veux qu'il retourne sa rage contre lui-même. Je sais ce que contient le tiroir de la table de nuit, je lui indique et lui intime l'ordre dernier. Docilement, il se saisit du pistolet et le pose résolument sur sa tempe avant de tirer et d'expier ses actes dans un flot de sang.

*

J'aime le chuchotement de ma voix et la noire tentation de mes mots. Et plus encore j'aime errer entre la naissance et la mort, sans port d'attache, dénué de toute humanité, de toute ressemblance. Je tire vanité de mon unicité et de mes réussites. Pourtant, un regret acéré me griffe parfois le c--ur, je ne sais pas où se rendent ce qui m'écoutent, je ne vois que le seuil de la Mort. Je demeure dans les limbes de mon purgatoire, je ne parviendrai jamais au-delà des ténèbres…

 

 

 

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October 14, 2007 - Sunday

Nouvelle : Monstre de foire

Monstre de foire

 

Parfois, mon esprit fait quelques pas et je me regarde sans même me reconnaître. Je vois un monstre aux dents longues devenu prisonnier. Un ridicule moment de faiblesse a signé ma perte, je m'étais endormi, épuisé par la faim, négligent, insouciant, j'avais alors une foi insolente en ma toute puissance. Et je me suis réveillé enfermé, exhibé. Je n'existe plus depuis longtemps, j'ai été privé de toutes mes libertés, on a craché sur ma dignité. Mes souvenirs s'étiolent, les couleurs de mon passé d'écarlate se sont éteintes. Je n'ai plus ni volonté, ni rage, j'ai perdu ma fierté et ma gloire. Je ne suis pas humain et tous me traitent comme le plus vil des animaux.

*

1872 : Comme chaque année dans une capitale ressuscitée, la foire est revenue offrir aux passants ses lumières et ses ténèbres. Je peux vous parler de cet étrange microcosme mieux que quiconque car j'y suis depuis toujours, je suis une des filles du lieu, une fleur de pavé éclose à l'abri d'une tente, grandie trop vite sous la protection graveleuse des hommes. Je vis avec l'un ou avec l'autre, je me donne, je me dérobe mais inlassablement je demeure. C'est ici ma vie, c'est ici ma destinée. J'aime cette ambiance unique, ces bigarrures ensorcelantes, cette torpeur déroutante, ces joies si lourdes à ma jeunesse.

Je connais toutes les ficelles, les bruits, les couleurs, les senteurs, tout ce qui est fait pour racoler, pour attirer les promeneurs curieux. Les flots ronds des fanfares, les odeurs huileuses des frites et du peuple, le goût sucré et nauséeux des friandises, tout concourt à étourdir l'humain, à griser le c--ur, à étouffer les sens.

J'affirme pour l'avoir vu souvent que celui qui pénètre en ces lieux de fête se trouve envoûté, il avance dans un état second, il fait corps avec la foule, il est un grand groupe ricanant et avide. Les femmes aux voix aiguës ondulent dans la masse, la marmaille batifole et rampe dans les liesses populaires. L'air est chaud, tout ruisselle d'une moite séduction, d'une épaisse tentation. On entend les cris rauques des forains, les clameurs du monde et, de loin en loin, le hurlement d'une bête…

Car je n'ignore pas le factice du lieu, derrière les façades bigarrées, dans le silence des coulisses et dans la puanteur des secrets, il existe un univers de tourments. Sous les rires, le maquillage et les paillettes, il y a des pleurs et des râles d'agonie.

Dans un coin assombri de cet éphémère parc dédié aux divertissements, je veux vous faire découvrir L'Antre des Phénomènes. C'est une baraque en bois, avec une grande entrée masquée par un lourd rideau carminé. Devant, des affiches aux traits grossiers, aux coloris grisés, représentent de sinistres figures parodiant l'humanité. Petite, j'en avais peur, mes cauchemars me renvoyaient à l'infini toutes ces images : les Siamois et leur formol, les avatars de femelles aux organes monstrueux, les animaux difformes jusqu'à la souffrance. Aujourd'hui, mes yeux d'adultes me montrent des dessins qui allèchent le passant, lui font miroiter l'immédiate satisfaction de ses joies les plus basses, de ses excitations les plus primitives.

Et, évidemment, il y a le traditionnel bonimenteur qui hurle à pleins poumons ses macabres promesses. J'ai peu d'estime pour lui, jamais je ne me suis approchée de la sphère sordide de sa tribu. J'évite les regards concupiscents qu'il jette sur mon corps aguicheur trop souvent offert, je reste sourde aux remarques insultantes qu'il profère. Il n'est ni un ami, ni un protecteur, seulement un personnage de ce monde hétéroclite. Je conserve avec lui des rapports cordiaux car j'aime plus que tout venir voir son lugubre cirque. Ce n'est pas une obsession malsaine, j'ai mes raisons, j'ai certaines affections…

Il est énorme, boudiné dans un costume de singe, rouge à galons dorés. Son petit chapeau se noie sur un crâne chauve et dégoulinant de sueur. Les joues couperosées se gonflent de paroles enjôleuses, les mains bouffies et baguées décrivent des courbes, attirent magnétiquement le chaland. Il promet toutes les abominations : hideurs naturelles, mutilations humaines, excroissances vertigineuses. Après un discours à perdre haleine, quand la troupe des curieux devient dense à ses pieds, il exulte, il marque une pause. Angoisse et roulement de tambour. Et il offre enfin l'absolu inédit, la créature mythique que moi aussi je souhaite contempler, le vampire…

Alors le public se tait, septique, songeur, avare. Un complice au visage effilé de souris est tapi parmi eux, il lance la rumeur, il dit qu'il a approché le suceur de sang, il témoigne et le bruit court, enfle, se faufile dans les esprits, desserre les cordons de la bourse. Et à chaque fois, la combine éprouvée à maintes reprises est efficace, c'est l'affluence, on se presse pour un ticket, déjà avide d'infamie et de dégoût, prêt à oublier ses douleurs d'ouvrier face à l'horrible spectacle de la désolation.

Les gens passent dans le couloir bordé de cages, pavé de chagrin et de honte. Leur rapacité glisse ou se régale devant les êtres exhibés. Et hélas, je fais de même, car ces misères me sont familières, leur vision a hanté mon enfance, leurs récits ont bercé mon adolescence. Ici, une nudité pathétique, des chairs intimes distendues jusqu'au grotesque ; là, des os et des poils, un tératome f--tal, agrégat incompréhensible de l'humanité et là, encore, des frères soudés devenus tumeur aux angles improbables.

Au bout du corridor, le clou du spectacle, ce que j'attends avec impatience et anxiété. Une petite salle sans lumières, aux tentures de carmin et en son centre une boite. Tous se serrent autour, frémissants, inquiets et voraces. Soudain, de pâles flambeaux s'allument et on contemple la bête offerte en pâture aux regards. Je ne peux alors que réprimer ma pitié, ma rage et mes sanglots.

C'est un être diaphane et souffreteux. Il est chétif, la luminosité le violente, il se recroqueville. Ses paupières battent frénétiquement sur des yeux caves, fardés par le bleu maladif des souffrances et de l'anémie. Ses habits en loques laissent deviner un luxe enfui, la classe élimée d'un dandy asservi. J'aime à rêver à son passé, à l'imaginer parcourant les villes d'Europe à la nuit tombée, sa gloire éternelle auréolée par la lune à son apogée. Mais le bruits de la réalité me rattrape, sa trivialité me ramène à ce lieu d'infamie. .

Le maître de cérémonie, le gros homme enrichi, a donné un coup sur la grille. Chacun sursaute sauf le pauvre hère désigné comme vampire qui se contente de crisper ses lèvres, forcé de découvrir ses canines aiguisées, anormalement longues. La représentation est en marche, on lui tend un petit lapin plein de vie. Il se jette goulûment dessus, affamé, il explose sa jugulaire. Le sang jaillit à gros bouillons, macule son visage de marbre, son plastron éculé. Il est maladroit, risible et il le rend exsangue, pourléchant ses babines répugnantes après un si frugal repas.

Les spectateurs le regardent, interdits et déjà déçus, il n'est pas assez effrayant, il n'a pas l'éclat ou la violence imaginés, désirés. Ils sortent, vite, ils oublient encore plus vite. Les lueurs s'éteignent et l'entité demeure…

J'ai pas non plus le droit de rester Et je pars, je me révolte intérieurement contre cette chute, contre cette dégradation à laquelle je ne peux rien. Je suis une pleutre, je n'ai pas de courage, je n'ai pas de pouvoir. J'aurais voulu le délivrer, mais en ce monde clos, aucune action n'est possible, je ne suis qu'une partie, insignifiante du décor. J'aurais pu, au moins, lui parler, le consoler mais il est muré dans son absence.

*

Quelques éclairs de conscience comme autant de coups de poignards. Quant ma lucidité recouvrée me montre ma réalité, je suis humilié jusqu'à la nausée par ce jeu. Je suis dévoyé par ma faim, je voudrais mourir et pourtant, je me jette sur le rebut animal, ma maigre subsistance. J'ai oublié la douceur d'une peau de femme, le marbre de son cou sous mes doigts, la chaleur de son sang dans ma bouche. Mes victimes étaient si douces, expirant dans l'extase. Je suis faible, le peu qu'on me donne permet ma survie et m'ôte toute puissance, toute chance d'évasion. Je me plie au grotesque, je parjure la noblesse de mes origines, je ne suis plus qu'un inoffensif monstre de foire.

*

Les attractions foraines crépitent, elles vivent un bref moment puis elles s'effacent des mémoires, elles laissent de nouveau place au silence besogneux, à l'urbanisme qui galope sournoisement. Le spectre de la fête, les fantômes grouillants de son existence ne peuplent plus la ville. Elle disparaît jusqu'à la saison prochaine, sorcellerie éphémère, inquiétante étrangeté. Ses nomades, qui sont mes frères et s--urs, s'évadent vers d'autres contrées, et je partage leur avenir, je m'attache fatalement à leurs pas. Ils m'emmènent avec leur fantasque monde, leur sinistre brouhaha et leurs esclaves douloureux.

L'homme engraissé par les malheurs de ses Phénomènes remballe ses Vénus d'ébène à la pudeur violée, ses morts profanés et son vampire déshonoré. J'ai assisté avec effroi à leur déménagement, je voulais entrevoir furtivement le sujet de ma passive fascination. Il l'a rangé comme les autres, comme un objet, chacun sa prison, dans une roulotte, en route vers les nouveaux enfers d'une destination inconnue. Il ne daigne pas parler à ses victimes exploitées, sa grosse bouche luisante n'exprime qu'un vague mépris. Il est blasé, il ne croit même pas à son vampire, à cet être distant qui me captive et qui me trouble. Il n'envisage pas les mystères du surnaturel car il n'a foi en rien, seul l'argent régente son exécrable existence.

Notre périple est parfois pénible et harassant, mais je n'oublie jamais que ma condition de catin corvéable et capricieuse est mille fois préférable à celle du pauvre immortel. Il subit les chaos sur les chemins irréguliers, les étapes épuisantes et la faim dévorante. Cela, je la sais avec certitude, mais pour les maux de l'âme, je ne peux que me projeter dans sa conscience nébuleuse. Je pense à de l'angoisse, à de l'incertitude. Il est toujours isolé, le noir le préserve et l'ennui a probablement dévoré la quasi-intégralité de son esprit depuis longtemps. Il doit être incapable de peupler ses solitudes d'espoir et j'ai lu dans son regard qu'il ne cherche plus la délivrance.

Le cortège avance, laissant un sillon sanglant sur son passage et des rires mauvais sur les visages. Il se dirige vers l'Europe de l'Est, vivier de légendes, terres de choix pour l'obèse bonimenteur. J'y suis déjà venue et j'ai quelques rudiments de leurs langages. Moi qui d'ordinaire suis indifférente à tous les paysages, j'aime ces régions, je me plais dans ce climat fuyant et mystique. La superstition est ici tenace, elle gangrène les c--urs au sein même des villes. Chacun se souvient des nobles goules baignant dans le sang virginal ou des comtes décadents à l'élégance morbide. On se signe souvent, on prie pour se protéger. Le progrès peut entrer, personne ne se dérobe au plaisir ou à la curiosité, mais tous connaissent les histoires…

L'orateur enflé a installé son lugubre commerce et encore une fois, je suis là, une fille des rues perdue dans la foule qui n'écoute plus ce discours trop entendu. Il y vante avec une onctueuse délectation son vampire qu'il prétend issu de ces lieux, nourri de ces peuples. Ces mêmes peuples qui accourent, avec les remugles de leurs ancestrales terreurs, avec le désir de voir la vérité des contes de leur enfance.

Au cours d'une énième représentation à laquelle j'assiste le c--ur serré, le Nosferatu se plie au rituel de la faim. Il empoigne l'animal tremblant dans ses mains pathétiques devenues des serres d'os et d'ongles. Il mange salement, il est presque aveugle, il ne regarde pas autour de lui. S'il le faisait, il verrait des voyeurs hostiles, il entendrait le mystérieux et solennel idiome de sa naissance. Il écouterait son nom, les incantations murmurées, sifflées entre des dents crispées. Car ces gens là ne sont pas crédules, ils sont croyants et clairvoyants, comme moi, ils ont compris. Ils ont respiré l'odeur doucereuse du sépulcre, ils ont contemplé les vestiges magnétiques de l'être avili. Ils ont reconnu en lui leur bourreau de jadis, un des héritiers du démon des lieux.

Ils sont sourds au flot irritant des paroles du bonimenteur. Il a beau ânonner, moduler dans leur langue natale, nul ne se soucie de lui. Il n'est qu'un singe enflé, qui jacasse sans cesse sans voir l'ombre malsaine qui descend sur sa baraque, les regards de mépris que lui jettent ses clients, le châtiment qu'ils lui destinent. Je sens autour de moi la tension devenir palpable, je tremble au rythme haineux qui lentement se distille sur nos peaux.

Le rideau tombe. Ténèbres, promesses de mort, vengeance. L'assemblée refuse de sortir, bloque les issues. Naïvement, je jubile, je pressens un dénouement. La lumière se rallume, plus tamisée, les éclats sont à présent dans la multitude des yeux pétillants de méchanceté. Le gros homme est assommé sommairement, son opulence spongieuse est hissée par de rudes gaillards sur la cage. Il est couché et solidement maintenu, comme offert sur l'autel de sa cupidité. Je n'ai pas de compassion pour lui, j'ai le sentiment d'une sentence juste et proche.

Les personnes qui demeurent sont étrangement calmes, magnétisées. Une femme anonyme prend la parole, elle raille les démonstrations du camelot adipeux, elle promet un spectacle inouï, inédit. Sa voix enfle, s'adoucit, ménage le suspens, caricature l'--uvre du gisant. Je comprends quelques bribes, elle parle de mort, d'expiation, de buveur de sang. L'énorme présentateur terrifié a ouvert un --il, le dernier. Un garçon plonge un couteau grossier dans sa poitrine graisseuse, et il agonise, en une ultime représentation, sa plus sincère, sa plus méritée. Je vois du sang et un mort, pour moi, ce n'est pas la première fois, j'ai perdu mon innocence il y a longtemps.

Puis, une main très pâle déverrouille le cadenas. Le vampire déchu est terré dans ce qui est devenu son antre et son refuge. A ce moment là, je suis revenue à la réalité, je n'ai plus d'espoir, je ne crois pas un seul instant à son sauvegarde. Je le regarde encore une fois impuissante, lâche et résignée. Il s'approche, délivré, soumis. Il s'avance vers la vindicte populaire, il va expier ce rôle qu'il ne remplit plus depuis si longtemps. Il sera châtié en lieu et place de ses frères libres et majestueux. Des larmes coulent sur mes joues, ridicules, inutiles, comme autant de remords, comme autant de regrets.

*

Je suis perdu mais enfin exaucé. C'est ici le berceau de ma race, cette hostilité est ma chaleur, ces cris me sont bénédictions. Ils vont mettre fin à mes tortures, à mon existence irrémédiablement salie. La société des hommes a jalousé ma puissance, elle m'en a ôté la jouissance et je m'abandonne, misérable, à leur sacrifice. Leurs mains sur ma peau souillée, leurs armes sur mon cou décharné. J'ai obtenu le pardon de mes fautes, j'ai bu ma honte jusqu'à la lie. Je ferme les yeux, je retourne au néant de la totale inconscience. Ma vie va se retirer, lentement, douloureusement. Un pieu dans le c--ur, la gorge tranchée.

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August 29, 2007 - Wednesday

Nouvelle : Pierrot Posthume

 

Pierrot Posthume

de Carole Grangier

« La création se moque impitoyablement de la créature et

lui décoche à toute minute des sarcasmes sanglants »

Théophile Gautier



Figure blafarde, figure posthume. Des larmes noires sur une joue de craie, des éclats de rêves dans un c--ur meurtri, le crâne lissé par le sépulcre, les hardes blanches et nuit flottant sur le corps désarticulé. Telle est l'image de Pierrot, l'ange lunaire, déchu, errant sur la terre.

*

Il entre, on ne sait comment, marionnette hideuse, sombre et brumeuse. Il se retrouve adossé à la fenêtre, tournant le dos a la pleine lune. Son regard aux creux funèbres est fixé sur les belles boucles brunes d'une enfant endormie. Sa silhouette spectrale se dresse sur le flanc du lit, ombrageant l'être pathétique, le privant du reflet hypnotique de l'astre nocturne.

Il vient remplir sa charge, il est loin de l'humanité, inaccessible aux yeux ouverts, sensible à celui qui sommeille. Il créé le songe, il macule de cruelles lueurs l'inertie de nos nuits. Il est là pour chacun, répandant ses charmes avec profusion ou mesure, en fonction de l'élu. Ce soir, il a porté son choix sur une fillette, il la contemple, la veille un instant et puis s'approche.

Alors, il entrouvre le gouffre noir, souvenir de ses lèvres, et il chantonne une mélopée saccadée d'une atroce candeur. Il tord son corps mort en une horrible pantomime. Ses mots voltigent, grotesques et pesants, ils s'écrasent près de l'oreille assoupie, pénétrant la conscience affadie, profanant le c--ur naïf.

Il va susciter les angoisses de la torpeur puis les écorchures du cauchemar. Le souffle putride de ses ténèbres embrumera ce jeune esprit. Des images vont s'imposer, se succéder à un rythme effréné. La victime verra des visages distendus et hurlants, elle entendra des sons grinçants vrillant ses nerfs, elle supportera la caresse de corps profanés et pourrissant. Les cercles de l'enfer terrestre envahiront son innocence, violeront son ignorance. Elle aura la sensation prémonitoire d'une chute sans fin, d'une déchéance sans espérance. Elle subira la, voix corruptrice de l'entité dispensatrice de rêves.

Le but ultime de ces chants macabres n'est autre que la lucidité distillée telle un poison. Demain, la petite se réveillera désespérément vivante, la mélancolie aura griffé son âme, les sourires auront déserté son existence. Ses paroles ne seront plus que sarcasmes, plaintes et reniements. De repos, elle n'en connaîtra plus, ses nuits seront hantises, reflets outrés de ses jours tourmentés. Un éclat de rêve aura blessé son c--ur à jamais, elle saignera de toute éternité. Elle vivra par peur de mourir, harcelée par la tentation précoce du suicide.

*

Des Larmes noires sur une joue de craie

*

Un bâtiment terne, carré, le lieu de toutes les privations sensorielles. Point de couleur autre que ce blanc aveuglant, entêtant. Pas de courbes, aucune fantaisie, seules les lignes sévères de ces murs. Et partout, l'odeur de la maladie et de l'agonie, la tendresse brutale des seringues sur la peau, le goût impure des drogues.

L'obscurité couvre cet immense caveau, estompe ses feux frénétiques. On peut alors deviner des pas feutrés dans les couloirs aseptisés. Les cris s'élèvent à mesure que Pierrot avance, trilles aiguës, gémissements éteints ou rugissements hagards. Il provoque, il sème le trouble et la discorde dans la folie ici confinée. A chaque pleine lune, il arpente cet asile sinistre où s'étiole la population infectée par la lumière impure.

Il s'arrête devant une vitre, spectacle hideux d'une femme obèse roulant d'un mur à l'autre de sa cellule, arrachant de ses mains enflées ses rares cheveux épars. Son visage enseveli de graisse se crispe, suintant, mouvant. Son corps appartient déjà à la terre, il n'est que pus, bubons et humeurs. La pauvre créature est la proie de crises répétées. Entre épilepsie et somnambulisme, sa conscience est intermittente, le plus souvent expirante. Malmenée, épuisée, elle est soumise au monde de la nuit, aux angoisses de la cataplexie. Quand les médecins la croient apaisée, c'est qu'elle a chaviré dans l'ailleurs. Et quand elle se démène comme ce soir, cherchant à se faire mal, à se détruire, elle est pourtant loin d'être lucide. Elle est encore sous l'emprise du Pierrot Posthume, dans les rets sanglants de son filet.

Cette énorme charogne regarde la silhouette décharnée, elle identifie la cause de ses maux et devine avec terreur la raison de son apparition. Alors, elle crie de plus belle, les sons s'étranglent dans son gosier noyé de chair et elle s'étouffe, très lentement. Il contemple la danse macabre des spasmes, son visage bleui, ses pupilles sanglantes.

Il va continuer son épuration, accueillir en son sein ses enfants les plus atteints par les traits aiguisés des rêves. Il poursuit calmement ses visites, aussi immobile que le silence du cercueil, amer comme la fin, doux comme l'euthanasie. La raison ne peut le voir, ne peut pas même le concevoir. Il est la clameur des fous, le mystère perdu, la tentation de l'aliénation.

*

Des Larmes noires sur une joue de craie

*

Certains criminels prétendent agir dans l'indifférence, sans voir ni la réalité et ni leurs victimes. Ils affirment avoir tout oublié, un abyssal trou noir défigure leur passé souillé. L'opinion commune refuse de les croire, se moque avec dégoût de leurs pitoyables excuses, de leurs vaines protestations. Ils ont tort, ils méconnaissent la vérité d'un personnage onirique qui atteint inexorablement ceux qu'il désigne.

C'est le Pierrot Posthume qui préside aux meurtres et aux viols nocturnes. Il choisit un homme inconscient, incapable de résister à la fascinante démence. Il se campe face à lui, il passe ses doigts squelettiques devant ses paupières qui s'entrouvrent et immobile, les fixe intensément. L'absence de son regard imprègne les yeux du mortel, bourreau en devenir, et bientôt, deux astres blancs s'y reflètent. Il va partir méduser, errer dans les ruelles obscures de la ville désertée. Il va traquer sa proie, profaner un corps de femme, assouvir sa soif de sang.

Pierrot est la mystérieuse influence qui man--uvre les âmes, les poussent aux horreurs aveugles. L'être envoûté n'est plus qu'une larve ricanante ensevelie dans les rues abîmées d'ombre. La première personne à croiser son chemin verra les sinistres visages de la folie et de la mort. Ses cris raisonneront dans le vide, ils entreront dans les taudis, les maisons et les églises. Ils perceront l'insomnie des vivants en sursis, de ces gens empêchés par la pleine lune, incapables de trouver l'apaisement.

Ceux là sont les plus chanceux, leur veille les préserve d'une hypnose méphitique, leurs yeux cernés et grands ouverts les gardent de sombrer. Ils apprendront demain, lassés et nauséeux, ce qui s'est déroulé tout près de leur factice sécurité. Ils sauront qu'un être pétri de leur chair d'humain est mort dans les affres démoniaques de la douleur. Ils se rappèleront cette voix qui a expiré et qui a meublé plusieurs minutes de leur nuit sans sommeil. Honte rétrospective et terreur divinatoire.

Seul l'ange macabre reste sourd aux remords, aux spasmes du trépas, aux lamentations et à la douleur. Car il est emmuré dans le carcan d'acier de sa propre souffrance, il répand sa contagion sans le vouloir, et sans pouvoir s'y dérober. Il est un archer damné voué à un sacerdoce mortifère. Il lacère nos organes les plus tendres, enfonce dans leur chair molle la lame brillante de songes comme autant de mensonges.

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Figure blafarde, figure posthume. Des larmes noires sur une joue de craie, des éclats de rêves dans un c--ur meurtri, le crâne lissé par le sépulcre, les hardes blanches et nuit flottant sur le corps désarticulé. Telle est l'image de Pierrot, l'ange lunaire, déchu, errant sur la terre.

9:28 AM - 1 Comments - 3 Kudos - Add Comment


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