|
Extrait de Passé caché
Et pour me punir une nouvelle fois, elle m'enferma dans le grenier.
Il devait être tout près de dix-sept heures, la nuit commençait à tomber. J'entendais la pluie marteler le velux. Je grelottais sous mon tee-shirt à manches longues, regrettant déjà ma paresse près du feu de la cheminée.
Qu'avais-je donc fait cette fois-ci pour me retrouver dans cet endroit sordide, alors que mes frères et mes soeurs s'apprêtaient à partir chez tante Héloïse pour y passer une délicieuse soirée ? Je n'en savais rien, ou presque...
Maman m'avait bien demandé deux ou trois fois de ranger ma chambre avant de descendre l'aider à étendre le linge, mais le roman que j'avais entre les mains me paraissait beaucoup plus intéressant que toutes ces tâches ménagères.
J'avais retapé mon lit et glisser vipère au poing dans la poche arrière de mon jean. Le salon était vide. J'avais improvisé un lit de coussins douillets près de l'âtre. La boîte de chocolats ouverte la veille me tendait la main. J'en ai puisé quelques uns et je me suis plongée dans ma lecture, oubliant une fois encore la vie de la maisonnée.
La vie de Brasse-Bouillon me fascine. Ses peurs, ses joies, ses combats m'animent. Je trouve en lui le courage qui me manque pour agir et dire tout haut ce que je pense tout bas.
J'essaye d'éviter le pire en me faisant aussi petite que possible mais la réalité me rattrape et je suis face au verdict stricte et sans appel de ma mère. Son regard sévère m'impressionne et me donne la chair de poule. Elle n'a plus besoin de parler. Elle m'arrache mon livre des mains et d'un geste brusque me montre le chemin. Tête basse, je monte les escaliers en silence.
J'aperçois mes frères et mes soeurs dans l'encadrement de la porte de la chambre de Julie. Il n'y a que ma petite Charlotte qui compatisse vraiment. Les autres sont trop absorbés par leurs préparatifs pour comprendre ce qui se passe. Je ne leur en veux pas. Ils sont trop jeunes. Un jour peut-être se souviendront-ils de ces injustices auxquelles j'avais droit quand ma mère n'allait pas bien. Je ne veux pas qu'ils me plaignent, mais juste qu'ils réalisent qu'être l'aînée d'une fratrie de cinq enfants n'ouvraient pas toutes les portes de la liberté.
Je gravis sans hâte le petit escalier en colimaçon que mon père a construit pour accéder aux oubliettes. Je tourne la poignée ronde, ma mère claque la porte et la ferme à clé avant de redescendre.
Me voici seule face à ma peine. Je m'effondre sur le vieux matelas qui traîne par terre. Non, vraiment, un si petit crime ne méritait pas un tel châtiment ! Si seulement papa était là, il aurait pris ma défense... ou bien il m'aurait envoyée dans ma chambre le temps que je réfléchisse aux excuses à présenter à ma mère. Mais il est en déplacement et ne reviendra que demain après-midi.
C'est la troisième fois qu'elle m'enferme ici. Et à chaque fois, papa n'est pas là ! Elle doit avoir peur de lui. Mais maintenant je connais son secret et quand papa reviendra je tiendrai ma vengeance. Je vais la faire mijoter à petits bouillons et ensuite ce sera le feu d'artifice !
Je me lève et colle mon oreille contre la porte. Ils sont en train de mettre leurs manteaux et leurs chaussures. Ils y vont sans moi ! Elle va me laisser seule !
Texte protégé
03:04
-
4 Comments - 8 Kudos
- Add Comment
|