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Suite du chapitre 5 du "Maitre des clés"
Chères amies lectrices et chers amis lecteurs, après un mois d'interruption, voici enfin la suite du chapitre 5. Comme je vous l'avais expliqué, j'ai mis un peu en attente le roman, pour plusieurs raisons: période très chargée au niveau du travail, beaucoup de fatigue, mais aussi l'écriture de plusieurs chansons et poèmes, dont quelques uns furent publiés sur cette page. Je vous remercie encore pour l'extraordinaire accueil que vous leur avez réservé.
J'ai reçu beaucoup de messages réclamant la suite de nos aventures. Reghi vous manquait. Je me suis rendu compte qu'il me manquait aussi. Alors voilà. Me voici de retour au Pays des Songes. Bonne lecture ;-) A très bientôt Hugues
Chapitre 5 : Raôl
A mon réveil, Reghi avait disparu. Je regardais tout autour de moi, frottant en grimaçant la bosse qui avait fleuri sur mon front. A voir l’étroitesse de l’entrée de la grotte, je compris aussitôt ce qui m’avait valu ce désagrément et ne pu m’empêcher d’esquisser un sourire. - Et bien mon pauvre Hugues, me dis-je. Ca t’apprendra à te croire invincible !... J'allais me relever lorsqu'un grognement me fit sursauter. Le bruit provenait du fond de la cavité, noyée dans une forte pénombre. L’animal semblait se rapprocher dangereusement, et je m’apprêtais à le frapper de mon sac,lorsque je reconnus… - Reghi ? C’est toi ? Essoufflé, le lutin haletait bruyamment. - Tu en fais un bruit !, ajoutais-je. J’ai cru que j’allais être attaqué par une bête féroce ! Reghi sortit de sa poche le bout de plan qui lui restait. - Ne me fais pas rire, s’il te plait. Je me suis fendillé la lèvre contre une paroi, et ça fait horriblement mal. Je me penchais pour constater l'état de la blessure. - Je ne vois rien, m'étonnais-je. -Euh, c'est à l'intérieur, répliqua Reghi. Ca fait encore plus mal...Regarde, poursuivit-il.Nous sommes exactement ici. Dans la grotte des Ailettes. Et où mène-t-elle ? Tadam ! Ici, directement dans le marais de Raol, notre guide. Nous sommes toujours sur le bon chemin mon cher Uguenfète ! -Et c’est loin ? - C’est tout près ! J’en arrive à l’instant ! Suis-moi !
Tapis au fin fond du plus sordide des marais, un îlot de verdure, couvert de mousses et de lichens, recelait en sa stature anachronique un fabuleux trésor. Véritable fourmilière truffée de galeries innombrables, cette pyramide végétale n’était autre que la plus extraordinaire des bibliothèques dont Raôl, cyclope à l’érudition incomparable, en était l’enthousiaste gardien. Depuis la nuit des temps, chaque ouvrage,chaque poème, chaque complainte, rejoignaient par enchantement les rayonnages du rigoureux conservateur qui s’empressait aussitôt de les parcourir. Là, assis à un petit pupitre en chêne, et éclairé parla douce lueur d’un chandelier, il y apposait méticuleusement ses annotations. Ce jour-là, encore une fois, Raôl s'emporta. - Des erreurs ! Encore et toujours des erreurs ! Près de lui, la chouette Yatis, sa fidèle compagne, ne cessait de gesticuler : -Vous avez bien laison, Maîtle. On ne compte plus les contladictions ! Le cyclope croisa les bras: -MMH ! ! ,gronda-t-il. Au-dessus de mon épaule, de lire, tu n’as encore pu t’empêcher ! Combien de fois de ne point le faire t’ai-je déjà ordonné ? Juger n’est point ta charge ! Combien même notoires soient les fourvoiements. - Paldonnez-moi, Maîtle, s’excusa la chouette en baissant la tête.
Raol retira son monocle, se frotta l'oeil en soupirant et sourit tendrement à l'oiseau. Il lui tapota doucement le crâne. - Non, ma pauvre Yatis …C’est moi qui te demande pardon. Si fatigué, je suis. Il s'étira, se gratta machinalement derrière la nuque, puis il porta la main à la poche de son gilet, en ressortant une montre à gousset. - Mon Dieu ! Que le temps passe vite ! Et à ne rien faire restons-nous !
Raôlse redressa péniblement, les articulations endolories par des heures d’inactivité, et se dirigea vers le hall d’entrée. Le vieux parquet,aux lattes écaillées et difformes, craqua sous les pas du vieil ermite. A l'extérieur, des pas résonnaient sur le dallage.
-Le livre des Prophéties, ma tendre Yatis…Le Livre des Prophéties dit toujours vrai…Bonjour !!, s’exclama-t-il en ouvrant brusquement,surprenant Reghi qui s’apprêtait à cogner à la porte. Bienvenus mes amis ! Nous vous attendions ! Je suis Raôl, maître des lieux, et voici Yatis, ma fidèle compagne. Dis bonjour, Yatis… Bah ! C’est une grande timide ! Mes amis, c’est grand honneur de vous recevoir en ces lieux !Ah, Hugues ! Tu permets que je t'appelle Hugues, mon garçon ? Quel plaisir de te rencontrer ! - Vous...me connaissez ? - Le livre des Prophéties, mon garçon. Le livre des Prophéties... Entrez, je vous en prie. Nous le suivîmes, tout en découvrant avec étonnement cette habitation étrange, à mi-chemin entre la chaleureuse chaumière et l'humide caverne. De nombreuses racines transperçaient les murs et plafond de toutes parts, et de petites mottes de terre s'égrenaient au sol en une fine poussière. Les meubles en chêne clair, aux formes arrondies, sentaient bon la cire d'abeille. Parfaitement lustrés, ils miroitaient de manière éclatante,et les ferrures habilement ciselées contrastaient merveilleusement avec la sobriété des courbes. Quelques napperons, ici et là, apportaient une touche délicieusement rétro à un intérieur que l'on aurait pu imaginer figé pour l'éternité. Partout, du sol au plafond, des piles de livres, des tas de documents, des enchevêtrements de rouleaux enrubannés. Et, au beau milieu de tout cet étalage digne d'un vieux bouquiniste débordé par ses découvertes, de larges fauteuils en velours râpé nous tendaient les bras. Après nous être assis, sur l'invitation de notre hôte, nous l'écoutâmes avec attention. Le cyclope fronça le sourcil : -Ecoutez bien : vous rendre au Palais du Roy devrez-vous. Mais, de grands dangers vous guettent : les terres de Guéguen et le marais maudit. Et combien d'autres encore...Voici la carte qui vous guidera. Yatis !… Le parchemin apporte-nous. Quelque peu intimidé par la prestance de notre hôte, je levais la main pour prendre la parole: -Excusez-moi, dis-je. Mais, comment se fait-il que vous nous attendiez? Et pourquoi votre Roy m'attend-il ainsi? Et... -Oulà ! Beaucoup de questions poses-tu à la fois ! Il fixa Reghi d'un air sombre : -J'espère que ton guide a su tenir sa langue? Le lutin avala sa salive: -On m'a demandé d'observer le plus grand secret !, répondit Reghi. Et , par la Sainte Barbe, je n'ai rien dit ! Raôl se calma et s'enfonça au fin fond de son fauteuil: -Hugues, murmura-t-il. Normal il est que tu te poses toutes ces questions. Mais patient dois-tu être. Tes réponses tu auras bientôt.Alors, tout comprendre tu pourras. Yatis se posa près de son maître,tenant dans son bec le fameux document· Le cyclope s'en saisit délicatement et dénoua le ruban soyeux qui l'enserrait. -Ahhhhh !, s'extasia le parchemin dont tête, bras et jambes surgirent dans un même élan. Puis, il s'étira et reprit d'une voix nasillarde : -Que ça fait du bien, bon sang que ça fait du bien ! Soixante-dix ans que j'attends qu'on me libère ; ça vous courbature le feuillet ! Ah !Quel bonheur que de respirer à l'air libre. Et j'ai une de ces faims !Je ne vous dis pas. J'avalerais une encyclopédie d'un trait ! Oh, mais regardez-moi ce vieux dictionnaire-là ; il m'a l'air, ma foi, fort appétissant...
Il déroula alors une immense langue qui descendit jusqu’à terre et rampa plusieurs mètres dans l’épaisse poussière, avant de remonter le long d’un vieux guéridon où se trouvait l’ouvrage. Salivant de désir, elle s’abattit vers sa proie, mais fut stoppée net par un violent coup de tapette à mouches. - Ouaïllleuh !, hurla de douleur le parchemin. - Que je te voie, une seule page de cette inestimable reliure, toucher, et tu verras de quel bois je me chauffe !, avertit Raôl l’arme à la main. La larme à l’œil, le parchemin ravala sa langue en grimaçant. - Atcha ! Pouah ! Quelle poussière ! Berck de berck !! Attendre si longtemps pour ne manger que de vulgaires sciures de bois et d'immondes mottes de terre…Pouah et repouah ! Le cyclope s’avança, menaçant. - Et ce n’est pas tout, mon ami !, gronda-t-il en appuyant le bout du manche contre la poitrine du mal élevé. Tu vas, mes amis jusqu’au Palais, accompagner ! Affreux mangeur de manuscrits ! Loin d’être impressionné, le parchemin se réajusta et nettoya d’un revers de main la poussière qui s’était déposée sur ses habits. Puis, il se cura une dent du bout de l’ongle. -Que tu dis...Car, c’est un grand périple que tu me demandes là. Et je me sens si faible. (Il prit un air déconfit). Si seulement je pouvais reprendre quelques forces…(il lorgna à nouveau vers le savoureux dictionnaire). Sans cela, je crains de ne point pouvoir être d’un grand service . Et sans mon aide, je ne donne pas cher de votre réussite… Regardant avec insistance le vieux livre, il passa avec délectation le bout de la langue sur sa lèvre supérieure. - Point question il n’est !, tempêta Raôl en tapant lourdement le sol de son talon. -Comme il te plaira, répondit le parchemin dans un bâillement exagéré. Puisque c'est ainsi, je peux très bien m’endormir encore pour 70 années supplémentaires… Il replia ses membres et commença à s’enrouler. -Très bien, très bien!..., paniqua Raôl. Il n’est décidément point d’issue face à un ventre affamé…Un effort certain vais-je donc faire. Yatis, ma tendre Yatis, à la chambre des reliquats conduiras-tu notre invité. Et le laisser choisir ce qu’il voudra, feras-tu. Il baissa la tête de chagrin. - Chouette !, bondit le parchemin, faisant du même coup sursauter Yatis. Je te suis, aimable volatile.
Ils se dirigèrent vers le fond de la pièce où l’on pouvait admirer une vieille porte en chêne, usée par les ans. Admirablement cloutée, elle était très certainement l’œuvre d’un ébéniste émérite. Une fois auprès d’elle, Yatis fit un geste du bout de son aile et, comme par magie, la clé tourna elle-même dans la serrure. La lourde porte s’entrouvrit alors et le parchemin s’y engouffra sans plus attendre. Nous entendîmes de retentissantes exclamations de joie. Suivies de mugissements et rugissements que le gourmand déclamait en se délectant des nombreux ouvrages qu’il devait engloutir. Une éructation tonitruante nous fit enfin comprendre que le repas était terminé. Se frottant le ventre, le parchemin, réapparût, rassasié. - Beurp ! (un nuage de confettis s’échappa de sa bouche). Pardon. Ahhh ! J’adore la lecture ! Les livres, moi, je les dévore ! Hihihi ! Furieux, le cyclope s’impatientait. -Epargne-nous tes commentaires, veux-tu ?! Sur toi allons-nous enfin pouvoir compter ? -Bien sûr, répondit le goinfre, lui-même agacé. Alors, voyons voir… Il déboutonna son gilet et nous vîmes, sur son ventre gonflé par les excès, une carte qui se dessina lentement. -Alors, reprit-il. Nous sommes exactement là (il montra une croix rouge désignant la demeure de Raôl) et nous allons ici (il appuya du bout de l’index sur une croix bleue qui, cette fois, marquait l’emplacement du Palais. Ce qui déclencha un nouveau jet de confettis). Oups ! Hihi ! Petit aperçu de l’accueil festif qui vous sera réservé ! Hihihi !
A en croire le plan, nous allions devoir franchir un océan, nommé « l’océan des pleurs », avant de nous rendre sur les terres de Guéguen. Le reste des écrits demeurait trop flou pour que nous puissions y déchiffrer précisément la moindre information. - Le reste apparaitra au fur et à mesure de notre voyage, avertit le parchemin. Suivez-moi.
Laissant, à regret notre hôte Raôl, que nous aurions vraiment aimé rencontrer plus longuement, Yatis nous dirigea vers les premières marches d’un interminable escalier en colimaçon. On aurait dit que nous allions devoir nous rendre à la cime d’un phare sans fin et, à voir la tête de Reghi, je compris qu’il appréhendait tout autant que moi l’effort qui nous était réclamé. Le parchemin, lui, ne s’encombra pas d’états d’âme et commença prestement son ascension. Face à la difficulté, nous essayâmes toutes les techniques pour rester motivés le plus longtemps possible : après avoir compté les marches jusqu’à 3500, nous chantâmes un refrain comme quoi cela usait les souliers (ce qui était d’ailleurs une évidence, comme le fit vigoureusement remarquer Reghi) et nous nous racontâmes nos exploits scolaires respectifs effectués au nez et à la barbe de nos professeurs. Mais, au bout d’un moment, seules nos respirations saccadées résonnaient encore contre les étroites parois. - J’ai la tête qui tourne, se lamenta le lutin. Je ne sais même plus comment mettre mes pieds sur les marches…J’ai l’impression de ne plus savoir marcher. - Et moi, j’ai …envie de vomir, rajouta le parchemin.
Nous aperçûmes enfin une lueur d'espoir. - Regardez !, m’exclamais-je. Nous arrivons au bout ! Débouchant au sommet d’une falaise vertigineuse, nous nous affalâmes, exténués sur l'herbe humide. Près de nous, attendaient deux splendides papillons géants, aux couleurs de l’arc-en-ciel. Une fois que nous eûmes recouvré nos esprits, l'un d’eux se présenta. - Je suis Apollon. Et voici mon frère Empereur. Nous serons vos guides jusqu’aux terres de Guéguen. Nous vous ferons traverser l’Océan des Pleurs. Mais, il faudra bien vous harnacher à nous et toujours garder en tête une idée joyeuse. Car, l’Océan n’aura de cesse d’essayer de vous happer dans une mélancolie dévastatrice qui vous détruirait.
3:41 PM
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