Philippe Sollers " UN BLOG (comme un tableau) EST LA CHOSE QUI ENTEND LE PLUS DE BêTISES"

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Aug 3, 2008

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11 Aug 08 Monday

06:45 - Apocalypse île

     Houellebecq fait son cinéma à Locarno

Par Brigitte Baudin
Le Figaro, le 11/08/2008


La présentation de «La Possibilité d'une île», adaptée de son roman, a t  ourné à la farce. Le film, déjà promis au titre de «bide de la rentrée», sera sur les écrans le 10 septembre 2008.

C'est hors compétition, au Festival de Locarno, que Michel Houellebecq a présenté samedi soir en «avant-première mondiale» son premier long-métrage, La Possibilité d'une île, adapté de son roman paru en 2005 aux éditions Fayard. De cette histoire très «raëlienne» de clonage pour atteindre la vie éternelle, on ne sait ce qu'il faut retenir si ce n'est la partie de cache-cache à laquelle s'est livré tout le week-end l'écrivain pour échapper aux journalistes.

Alors qu'il est de tradition que les réalisateurs viennent soutenir leur film et dire trois mots d'introduction à la projection de presse, Michel Houellebecq n'a pas daigné apparaître, peut-être échaudé par les commentaires qui ont suivi les premières projections parisiennes promettant à l'œuvre le titre de «bide de la rentrée».

À Locarno, l'auteur des Particules élémentaires n'a pas non plus donné de conférence de presse comme il était prévu, seulement quelques interviews, triées sur le volet. Il valait peut-être mieux, car la presse internationale était plus que clairsemée dans la salle. Durant la projection de ce film post-apocalyptique, on a pu entendre des ricanements, des rires. Certains journalistes ont même quitté la salle avant la fin. À la sortie, les critiques dépités par ce succédané de nanar digne de Max Pécas, agrémenté de longs exposés sortis tout droit de Science et Vie Junior, criaient à la catastrophe, au ridicule, à la philosophie de bazar.

«L'écrivain français devait tenir une conférence de presse à midi pour présenter son film. Il n'est jamais arrivé. Il paraît qu'il s'est perdu en voiture quelque part dans le Centovalli. Aussi perdu sûrement que son film. Cet être-là et son film viennent d'une autre planète», ironise sur son blog le chef du service culture de la Télévision suisse romande. De quoi donner du grain à moudre à Michel Houellebecq qui, dans le dossier de presse du film, estime «être sincèrement haï par quasiment tout ce qui est culturel en France».

L'auteur des Particules élémentaires, venu en voiture de Paris, a néanmoins fait acte de présence lors de la projection publique de 21 heures, organisée dans le cadre de Play Forward, une des sections parallèles, tête chercheuse du festival suisse et centre d'observation de toutes les expérimentations contemporaines.

Décontracté, la cigarette aux lèvres, suivi de sa femme et de son chien, Michel Houellebecq a débarqué dans la salle de projection comme une star alors qu'on ne l'attendait plus. Benoît Magimel, son interprète, qui incarne le fils du prophète raëlien joué par Patrick Bauchau, devait l'accompagner. Mais il a été retenu en France, officiellement pour des raisons familiales. «C'est vrai que pour l'acteur, pour le personnage qu'on essaye de dessiner, c'est très abstrait. On avance vers l'inconnu. On ne sait pas ce que les choses vont donner...», racontait l'acteur pendant le tournage.

Michel Houellebecq, en guise de présentation, s'est contenté de recommander le making of, projeté après le film et donnant, semble-t-il, toutes les explications sur son œuvre (pour les courageux seulement, qui ont pu supporter de rester dans l'univers fumeux de Houellebecq sans discontinuité de 21 heures à 1 heure du matin).

Il n'a pas, en revanche, oublié de mentionner combien il était heureux que Iggy Pop ait mis en musique des bribes de ses romans, dans son dernier album. La belle affaire ! Très contesté par les critiques littéraires, Michel Houellebecq, passé deux fois à côté du Goncourt, va être assurément massacré par les critiques de cinéma.

Une perspective qui semble toutefois l'amuser si l'on en juge les déclarations qu'il a faites un jour à l'écrivain Marc-Édouard Nabe et rapportées par notre confrère Jean-Claude Lamy : «Si tu veux avoir des lecteurs (ou des spectateurs), mets-toi à leur niveau. Fais de toi un personnage aussi plat, médiocre, moche, honteux que lui.» Mission accomplie !


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08 Aug 08 Friday

14:14 - 08/08/08 TANT PIS

La cigarette part en fumée
Par Charlotte LANGRAND
Le Journal du Dimanche du 7 Août 2008.

Il court dans les rues, touché dans le dos par balle, s'écroule. Avant d'expirer, l'homme tire une dernière bouffée. Ainsi s'éteint Michel Poiccard, incarné par Belmondo, dans la scène finale d'A bout de souffle, de Godard. Une époque où l'on ignorait encore l'interdiction de fumer, où la gauloise était reine sur le grand écran comme dans les transports, la terrasse des Deux-Magots ou les plateaux de télévision.

 

Qui aurait alors osé prier un Malraux, une Sagan, un Gainsbourg ou même un de Gaulle d'aller griller sa clope sur le trottoir? Qui aurait pu demander au quidam empruntant le métro de s'inquiéter du tabagisme passif? Personne, si ce n'est pour s'entendre répondre: "Article 1: le tabac est un poison, article 2: tant pis", une belle tournure qui ferait passer aujourd'hui Sacha Guitry pour un ringard intoxiqué.

Entre-temps, des lois sont passées et les moeurs ont changé, qui clouent au pilori de la santé les habitudes d'autrefois. "Les Trente Glorieuses représentent l'âge d'or de la cigarette, explique Eric Godeau, historien*. A cette époque, 3/4 des hommes et 1/3 des femmes fument. Et il n'est pas choquant de voir un enfant de 12 ans imiter ses parents..." Le tabac est alors un signe de virilité et de convivialité. Les cigarettes sont distribuées gratuitement aux soldats.

Première restriction en 1976

Mais, dès les années 1950, les volutes bleues tournent au gris. Deux chercheurs anglais prouvent pour la première fois le lien direct entre tabac et cancer. Le Monde daté du 18 mai 1950 s'interroge: "Le tabac est-il toxique?" Mais il faut plus qu'une étude pour que les Français écrasent leurs mégots: en 1977, la consommation atteint le record historique de 104 500 tonnes par an (55 000 aujourd'hui). Les blondes américaines détrônent les brunes françaises.

Les pouvoirs publics commencent pourtant à s'inquiéter du "coût social" du tabac et l'OMS désigne la France mauvaise élève en matière de lutte contre le tabagisme. La loi Veil tombe en 1976. Pour la première fois, on limite la publicité pour la cigarette. Entre 1977 et 1980, des décrets interdisent de fumer dans les hôpitaux ou les transports en commun... qui ne seront jamais vraiment respectés. En 1987, un rapport du professeur Hirsch, qui prédit un désastre sanitaire sans précédent, met le feu aux poudres: la loi Evin, plus répressive, passe en 1991.

L'arsenal législatif s'emballe: les prix du tabac s'envolent, sa composition est modifiée. Au nom du tabagisme passif, on crée des endroits réservés aux non-fumeurs, là encore pas vraiment respectés. En 1995, la Seita est privatisée, mettant fin à la schizophrénie gouvernementale, tiraillée entre rentrées fiscales et santé publique. En 2008, l'interdiction totale de fumer dans les lieux publics entre en vigueur. Une loi finalement bien acceptée. La France, ou comment le pays de la gitane possède maintenant une des lois antitabac les plus strictes du monde.

* Eric Godeau, Le tabac en France de 1940 à nos jours. PUPS

 

 

© P. BOX, 1998

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03 Aug 08 Sunday

08:37 - « Chercher, fouiller »

Jésus Marie, Quel livre !
Par Bernard Loupias
Le Nouvel Observateur  n°2282 du 31 juillet 2008.
 

«Portrait d'Israël en jeune fille. Genèse de Marie», par Sandrick Le Maguer, «l'Infini», Gallimard, 264 p., 21 euros.

Pas certain que la plupart des chrétiens pensent souvent à ce fait, qui n'est pas sans conséquence: contrairement aux juifs et aux musulmans, ils sont les seuls monothéistes quPar Bernard Loupias i ne lisent pas leurs livres saints en v.o. Si c'est une évidence pour la Bible hébraïque, traduite au fil des siècles d'abord en grec, puis en latin et enfin dans toutes les langues imaginables, l'affaire se complique avec le Nouveau Testament. Et ce qu'avance à ce sujet Sandrick Le Maguer - qui est chrétien, et par ailleurs ingénieur en électromagnétique - devrait secouer quelques certitudes, d'autant qu'il le fait avec une rigueur implacable - et un bel humour, ce qui ne gâche rien. Alors, que dit-il ? Que tout hellénisant - ce qu'il est - doublé d'un hébraïsant compétent - ce qu'il est également (on lui doit une traduction du «Midrash sur les Proverbes») - ne peut que détecter immédiatement l'hébreu sous le grec du Nouveau Testament. Et que rendre ces textes au cadre linguistique et au paysage mental de ses rédacteurs est la seule chose à faire si l'on espère les comprendre et entendre leurs harmoniques les plus subtiles - qui recèlent souvent, si l'on ose dire, de sacrées surprises.

Sandrick Le Maguer n'est pas le premier à soutenir cette thèse d'une source hébraïque originelle. Il reconnaît sa dette à l'égard d'un personnage controversé, Bernard Dubourg, disparu en 1995, qui publia en 1987 le premier tome de «l'Invention de Jésus», sous- titré «L'hébreu du Nouveau Testament». De son côté, Claude Tresmontant, l'auteur du «Christ hébreu», était arrivé dès 1983 à la même conclusion. Des ouvrages qui firent un scandale de tous les diables et furent promptement occultés, tant dans les milieux académiques que religieux, même si du côté juif le linguiste Henri Meschonnic avait alors volé au secours de Dubourg. Un effacement qui scandalise Philippe Sollers, l'éditeur de Dubourg (et aujourd'hui de Le Maguer) qui s'indignait encore en 2007 dans la revue «Ligne de risque» de «l'enfouissement absolu» dont avaient été l'objet ces travaux, conséquence selon lui d'«une coalition de toutes les ignorances».

«Effectivement, il y a eu une sorte de forclusion par rapport aux origines du texte», sourit Le Maguer, qui va beaucoup plus loin que Dubourg. Pour lui, le travail de rétroversion du corpus évangélique du grec vers l'hébreu n'est pas suffisant, il faut maintenant, dit-il, absolument «rétrovertir sa pensée» comme «son mode de production». Qu'est-ce à dire ? «Que ce texte ne cesse pas un instant de vous crier qu'il est un midrash, et qu'il veut être lu comme tel.» Midrash, le mot-clé est lâché. «La racine de ce terme hébraïque est darash (DRS), «chercher, fouiller». [...] C'est un art multimillénaire de l'interprétation et de la génération des textes sacrés ou de leurs commentaires, une exploration incessante du texte biblique, de sa langue, de ses sauts, de ses ruptures et de ses apparentes contradictions : une recherche qui à son tour génère du texte. En termes plus modernes, nous pourrions le définir comme une forme maximale d'intertextualité.»

Les techniques de cette «lecture infinie», pour reprendre le titre d'un beau livre de David Banon, sont multiples : jeux de mots, anagrammes, anomalies (lettres défectives, répétitions apparemment inutiles), guématrie (quand deux mots apparemment sans rapport ont la même valeur numérique - en hébreu, chaque lettre a la sienne -, on s'interroge sur ce qui peut bien les lier). De cette lecture active naît une autre narration, qui n'a rien d'une improvisation libre car elle doit toujours prendre appui sur des sources scripturaires puisées dans le corpus biblique même, dont au passage le travail midrashique révèle la formidable homogénéité. Ces techniques, Sandrick Le Maguer les applique aux textes évangéliques, et démontre, sans doute possible, leur nature midrashique. Alors, si vous voulez savoir pourquoi l'ange qui annonce à Marie qu'elle allait enfanter le Messie ne pouvait que s'appeler Gabriel, si vous voulez comprendre pourquoi, d'un point de vue midrashique, Miriam, la soeur d'Aaron; Rebecca, la femme d'Isaac; et Marie, la mère de Jésus, sont une seule et même personne («Dans la Torah, dit le Talmud, il n'y a pas d'avant ni d'après» - autrement dit, notre temporalité n'y a pas cours) et pourquoi cette dernière, en dépit de toutes les arguties développées par ailleurs, devait être vierge, «la vierge d'Israël», il faut lire le livre de Sandrick Le Maguer, petit chef-d'oeuvre de gai savoir, qui ouvre à l'exégèse chrétienne des perspectives proprement vertigineuses.

 



Sandrick Le Maguer

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22 Jun 08 Sunday

09:44 - Longtemps je me suis lu de bonne heure

Une Web-lecture internationale d' « À la recherche du temps perdu »
Par Catherine Bédarida

Le Monde des Livres du 19 juin 2008.

Sites Internet :
lebaiserdelamatrice.fr

theatre-paris-villette.com.

Pour visionner des extraits des lectures déjà filmées : veroniqueaubouy.fr.


Elle n'avait encore "que" soixante-douze heures de film sur A la recherche du temps perdu. La réalisatrice Véronique Aubouy, qui filme depuis quatorze ans des gens en train de lire à haute voix des pages du roman de Marcel Proust, a conçu un nouveau projet. Elle invite quelque 3 500 internautes à s'inscrire dès maintenant pour participer à une vaste lecture internationale, qui aura lieu du 27 septembre, à 12 heures GMT, au 12 octobre 2008.

Le principe est simple : en s'inscrivant, chacun se voit attribuer deux pages d'A la recherche du temps perdu qu'il ou elle pourra lire à haute voix, en français, en se filmant par webcam ou caméra numérique, dans les styles les plus libres. On peut lire seul ou à plusieurs, se filmer en train de lire ou tourner d'autres images, ajouter de la musique, du son ou du silence, bref, mettre en scène ses deux pages selon son imagination.

Le site (Lebaiserdelamatrice.fr) donne la carte du monde des connexions et des inscriptions, car les promoteurs du projet espèrent des lecteurs venant de partout. "Ils se filment avec leur webcam en lisant un texte proposé par une matrice, explique Mme Aubouy. De Papeete à Kinshasa en passant par Bobigny, la matrice gère en temps réel la distribution de textes, la diffusion d'informations pour conquérir de nouveaux lecteurs, le montage chronologique du film, et la consultation de celui-ci à tout moment."

UNE AUTRE SALLE DE THÉÂTRE

La réalisatrice a conçu ce projet avec le Théâtre Paris-Villette, qui était à la recherche de temps et d'espace sur la Toile pour les arts dramatiques. Directeur de ce théâtre, Patrick Gufflet considère Internet comme un espace à conquérir pour les arts vivants, comme "une nouvelle scène, une autre salle de théâtre, qui appelle des écritures dramatiques spécifiques". Il lance le 27 septembre "x-réseau", une série d'initiatives artistiques sur le Net, dont Le Baiser de la matrice est la première programmation. Pour la suite, le metteur en scène Stanislas Nordey, ancien directeur du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, conçoit la version Web de L'Epreuve du feu, une pièce de l'auteur suédois Magnus Dahlström. Entouré d'ingénieurs et de chercheurs, il invente une écriture propre à cette nouvelle scène.

A l'intérieur du Théâtre Paris-Villette, des espaces sont aménagés pour les activités du x-réseau, avec studios de création et plate-forme technologique. Une salle accueille les "webcamps", qui réunissent de temps à autre des internautes initiés ou non. "Baladez-vous avec nous à la recherche du temps perdu", invite l'équipe du x-réseau.



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18 Jun 08 Wednesday

11:53 - "Foutre est le mot qui crée un monde"

Le printemps des libertins

par Patrick Kéchichian

LE MONDE DES LIVRES du 13 juin 2008

Patrick Wald Lasowski, LE GRAND DÉRÈGLEMENT. LE ROMAN LIBERTIN DU XVIIIe  SIÈCLE, Ed. Gallimard "L'Infini", 168 p., 16,50 €.

Signalons également l'étude de Jean-Marc de Fombonne sur "l'érotique du pied et de la chaussure", qui joua un rôle certain dans la littérature libertine, comme en témoignent les nombreux exemples choisis par l'auteur : Aux pieds des femmes (Payot, 366 p., 21,50 €).

Sans la littérature qui l'accompagne, lui donne son espace vital, le libertinage ne serait qu'un pâle désordre de corps et d'esprit, une gesticulation vite fatiguée d'elle-même. Patrick Wald Lasowski : "Dans ce procès de l'irrégularité, dans cet affranchissement à travers lequel se définit le libertinage, c'est la langue elle-même qui est mise en jeu." Affirmation centrale si l'on veut aborder cette brève séquence qui commence à la mort de Louis XIV, en 1715, passe par la Régence et le règne de Louis XV et s'achève brutalement à la Révolution. Certes, le libertinage n'est pas, un beau jour, tombé du ciel, et ne va donc pas y remonter, tout d'un coup, après 1793 : l'histoire fournit simplement un cadre, avec sa part d'arbitraire.

Fin brutale donc, à la mesure du danger peut-être... Du même, en langage fleuri : "Dans le décalottage révolutionnaire de l'Histoire, de la langue et du corps, foutre porte à l'échafaud. Le mot tombe comme le couperet. Il se confond avec l'actualité de la Terreur dans le sang qui jaillit des têtes tranchées. Répétition mécanique et fatale. Foutre touche à son terme. Son histoire s'achève avec la guillotine."

Patrick Wald Lasowski travaille depuis longtemps à la connaissance et à la promotion de la littérature libertine et de ses entours. Les deux volumes de l'anthologie des Romanciers libertins du XVIIIe siècle ("Pléiade", 2000 et 2005), et quelques brefs et beaux essais - sur la mouche, la faveur, le transport amoureux ou la guillotine (Gallimard "Le promeneur", 2003-2007) - traduisent sa maîtrise du sujet et des oeuvres qui se rattachent à cette tradition. Dans Le Grand Dérèglement, il a repris, remanié et organisé un certain nombre d'études et de préfaces. L'accent est mis sur la force subversive de ce qui n'est pas seulement une attitude ou une théorie, mais "un style, un rythme, un transport particulier dans le mouvement des corps et des idées, dans la circulation des textes et des postures".

La question est d'abord celle de la définition. Les mots "libertin" (plus rarement, et plus péjorativement, "libertine") et "libertinage" sont, comme le remarque judicieusement Wald Lasowski, "logé à merveille dans les dictionnaires, entre "liberté" et "librairie"". L'origine du mot est lointaine, mais l'histoire commence vraiment au XVIe siècle. En 1552, cette claire et nette définition : "Qui de servage a esté mis en liberté." En 1694, l'Académie, elle, sermonne : le libertin est celui qui "prend trop de liberté et ne se rend pas à son devoir". On soupçonne déjà que ce "trop" ouvre une nouvelle voie de connaissance. Neuf ans avant cette académique définition, Bossuet, la curiosité aiguisée, s'interrogeait sur le profit de la subversion libertine : "Mais qu'ont-ils vu, ces rares génies, qu'ont-ils vu de plus que les autres ?" C'est bien toute la question...

A cette époque, il devient donc clair que le libertin est "fondamentalement l'être du dérèglement" et qu'au sens "glissant, fuyant, clandestin" du terme s'est ajouté un sens beaucoup plus précis, c'est-à-dire dangereux, explosif... "Les chemins de l'hérésie" - le mot est trop fort... disons plutôt de la révolte contre les commandements de Dieu, contre l'Eglise surtout - et ceux de "la débauche" se rejoignent. Mais, à sa manière, le débauché est aussi un témoin. Ce n'est plus seulement de plaisir qu'il s'agit, même si le moteur est là - "Foutre est le mot qui crée un monde". Car en même temps s'invente une nouvelle "civilité" : "Au regard du XVIIIe siècle, le plaisir est le ferment de la sociabilité et, quand il est bien entendu, le partenaire de la raison."

Mais comment la littérature traduit-elle ou prolonge-t-elle ce "grand dérèglement" ? "Entre élégance et trivialité", la frontière n'est pas étanche. Ainsi, Crébillon fils commence sa carrière, en 1732, par un roman galant puis continue, avec la même grâce, par des romans plus explicitement libertins. Mais la trivialité, qu'on aurait tendance à nommer aujourd'hui pornographie, est souvent un passage obligé... Du "boudoir" au "foutoir", il n'y a qu'un pas. Un autre pas sera vite accompli qui mène à "la virulence de la littérature pamphlétaire" - dont Marie-Antoinette deviendra l'une des cibles favorites.

"Dévergondée, la langue fait l'aveu d'elle-même", écrit Wald Lasowski. Une langue qui, même lorsqu'elle se dérègle et balbutie d'émotion - on mime souvent le plaisir sexuel, jusque dans la ponctuation, dans les romans libertins -, ne brade jamais l'art de la conversation, du commerce raffiné de l'esprit hérité de la culture galante. Ce trait peut sembler contradictoire à des esprits modernes abreuvés de vulgarité : il identifie mieux qu'aucun autre la littérature libertine. Des Liaisons dangereuses à La Philosophie dans le boudoir, de Sade, nombreux sont les exemples de cette piquante sociabilité, accompagnée d'une vocation solide à l'éducation. Des filles surtout.

La question du roman et celle de la place du lecteur donnent lieu à d'intéressants développements. Le lecteur - plus souvent la lectrice - est mis en scène. Il participe. S'échauffe. Lire est un acte. "Un lecteur fictif prend par la main le lecteur véritable. Les noces du lecteur et du roman s'engagent." "Prenez, lisez, ne craignez rien" : l'invitation de Diderot dédicaçant ses Bijoux indiscrets vaut pour aujourd'hui.

 

 

 

BNF: Illustrations de Histoire de Juliette ou les prospérités du vice

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13 Jun 08 Friday

07:06 - Vivre sa vie

Mythologies de Labarthe 
par PHILIPPE AZOURY et BRUNO ICHER
Libération du mercredi 11 juin 2008
 
A Pantin (93), dans le cadre de la 17e édition de Coté court, du 11 au 21 juin.

Gitane maïs, chapeau mou «à la Bogey», machine à écrire à portée de main, accent du sud-ouest, André S. Labarthe est le non-cinéaste le plus reconnaissable de la planète. Godard, dans les années 70, disait qu'il lui était plus facile de faire douze heures de programmes pour la télévision qu'un film d'1 h 20. Labarthe, qui a été son acteur (de dos, dans Vivre sa vie), a fait beaucoup mieux : pour avoir oublié de faire un jour son premier «vrai» long métrage, il aura tourné six cents films, série en cours. Pour la télé mais pas que, des documentaires mais pas que, des portraits de cinéastes (…de notre temps), de peintres et de danseuses mais pas que, des mobiles surréalistes mais pas que. Six cents ovnis, de toutes formes et de tous formats, qui, alignés, décrivent une trajectoire faite de rencontres : Cassavetes, Rauschenberg, Carolyn Carlson, Jerry Lewis, Robbe-Grillet, et beaucoup d'autres. A Pantin (93), dans le cadre de la 17e édition de Coté court, jusqu'au 21 juin, on lui rend hommage : comme cinéaste, avec un florilège immanquable. Ruez-vous. D'autant que la manifestation organisée par Jacky Evrard, le délégué général, et Sylvie Pialat, la présidente, a encore une fois une sacrée gueule (www.cotecourt.org).

Dans les librairies, aussi, il est question de Labarthe. Limelight éditions, dont on se réjouit de la résurrection, sort un inédit : Happy end (Accords perdus). Qu'on s'empressera de lire, en gardant en tête qu'André S. Labarthe a commencé aux Cahiers jaunes (à la fin des années 50) où il prophétisa quarante ans avant tout le monde la mort d'un mot : «mise en scène». Rencontre avec un iconoclaste, chez lui, à Paris. Informel et bien, comme d'hab.

Un hommage, vous le vivez comment ?

Franchement, si je me mets à vivre ça, je ne vis plus. Mais sur le plan purement intellectuel, je suis très à l'aise. Là, ça m'intéresse, parce que la sélection mélange les genres. Ça met l'accent sur mon penchant pour l'hétérogène, le disparate. Je ne suis pas juste le type qui a fait, avec Janine Bazin, ne l'oublions pas, Cinéma et Cinéastes de notre temps. Le cinéphile de service, le spécialiste, qu'on m'en garde ! Je ne me sens même pas cinéphile.

Vous avez pourtant connu la cinéphilie classique…

Mais Langlois, ce n'était pas de la cinéphilie, c'était du cinéma vivant, et pas cet amour nécrophile, fétichiste, dont l'émanation première fut la politique des auteurs. Langlois réinterrogeait sans arrêt. Quand il venait présenter un film sur une scène, il ranimait un cadavre, l'exact contraire de la cinéphilie nécrophile. La cinéphilie est une forme d'enterrement du cinéma, les films déjà jugés, aimés, interprétés avant même d'être sortis : Truffaut annonçant en janvier les bons films de l'année sans même les avoir vus, juste sur le nom des cinéastes. C'était aberrant ! Et le pire, c'est qu'il avait raison !

Comment est née l'émission Cinéma de notre temps ?

En 1964, Janine Bazin, après la mort de son mari, André Bazin, cherchait du boulot. Ça a intéressé un type qui était en poste à la télé. L'idée était de faire à la télé cette chose qui à l'époque n'existait que dans les Cahiers du cinéma : les grands entretiens. Il faut se remettre à la place des cinéphiles de l'époque, qui découvraient dans un entretien que Buñuel, pour le dernier plan de Los Olvidados, avait prévu un orchestre de 100 musiciens sur des immeubles en construction pour la scène de la mort de l'aveugle. C'était prodigieux. L'orchestre, dans la version tournée, a disparu. Mais il reste la poule. L'aveugle est par terre, on lui a cassé son tambour et il regarde une poule. C'est la supériorité du spectateur que d'être témoin d'une chose que même les personnages ne peuvent voir.

Buñuel, encore et toujours…

Buñuel et Bataille, oui. J'en tire même des rapprochements. Je suis en train d'adapter le Bleu du ciel, c'est même la première fois de ma vie que je fais un scénario. Il y a une scène avec un grand orchestre, un bois dont sort une automitrailleuse, puis deux, puis trois : l'orchestre est massacré. On assiste à l'agonie des sons, une note qui se casse. C'est une image, je m'en aperçois en vous parlant, qui vient en droite ligne de ces entretiens des Cahiers avec Buñuel, il y a plus de cinquante ans.

Vous aimez vous attaquer à ce qui est réputé infilmable : la peinture, des cinéastes, la danse…

Parce que je crois que j'ai un problème avec l'image. L'image, c'est l'imagerie. Mais le cinéma, ce n'est pas un art de l'image. A part quelques types comme Averty. Il y a quarante ans, le cinéma c'était encore un art de la réalité. Peu à peu, avec tous les moyens, on est arrivé à tout maîtriser et par l'absolue maîtrise commence l'art de l'image. Aujourd'hui il n'y a plus de différence entre un film et un film d'animation. C'est suffisamment truqué pour que l'on obtienne ce qu'on veut.

Paradoxalement, vous n'avez jamais été le défenseur des cinéastes naturalistes : vous leur préfériez Buñuel, Franju ou Antonioni…

Entre les naturalistes, qui ne m'intéressent pas outre mesure, et ceux qui maîtrisent tout, se glissent des cinéastes qui ont soit le goût de l'artifice, soit le goût du hasard, soit le goût de l'accident et ce sont ceux-là qui me font avancer. Quant à mes contradictions, il y a longtemps que je n'essaie plus de les résoudre. Elles m'apportent trop de richesses. Je suis donc contre le naturalisme et je ne crois qu'en un art de la réalité ! Mais la réalité, je l'entends toujours un peu comme les surréalistes : traversée par une vision.

Vous avez fait six cents films, mais pas une seule fiction écrite.

A l'époque de la Nouvelle Vague, où le jeu était très ouvert, Beauregard me disait : «J'attends toujours votre scénario…» Et je disais toujours : «On verra plus tard.» Je croyais qu'on avait changé d'ère pour toujours. Je croyais que j'avais le temps.

Des regrets ?

Aucun. Sinon je me flinguerais. J'ai l'impression d'avoir traversé un territoire accidenté et d'avoir réagi en fonction de ce que je trouvais sur ce terrain que je n'avais pas choisi. Pour des gens comme moi, qui n'ont aucune intention précise, la télévision restait l'idéal. Mais cette absence d'intention, j'en ai fait une loi : dans la réalisation de mes films, l'ennemi numéro 1 reste toujours l'intention. Pourquoi aller là où je sais que je veux aller. Le voyage seul est intéressant.

Même quand vous rencontrez Rauschenberg ?

Mais Rauschenberg, la veille encore je ne savais pas que j'allais le filmer ! J'avais filmé ses tableaux en 35 mm couleurs pour une expo. Quand Rauschenberg arrive, j'ai déjà claqué tout le fric, je ne peux plus filmer qu'en 16 mm noir et blanc. J'improvise… Un matin, on me fixe un rendez-vous, j'installe Rauschenberg, les réglages s'éternisent et, pendant ce temps, un Allemand me pose des questions. Il est piqué de Rauschenberg, il sait tout, je lui demande de faire l'interview et il se lance. C'est de l'impro pure. Le hasard est toujours le mieux possible, mieux en tout cas que le souci de maîtrise.

C'était le cas aussi pour Cinéma, Cinémas ?

A l'intérieur d'un magazine comme celui-là, on avait une liberté folle. A la télévision, si on délimite un cadre, on n'est pas prisonnier. On remplit ce cadre comme on veut. C'est une plus grande liberté que ne m'aurait apportée le cinéma, avec un mode de production classique. Les choses ne préexistaient pas dans Cinéma, Cinémas, avant le tournage, le montage. Par exemple, j'arrive sur le tournage d'I Love You de Ferreri. Soudain, j'observe deux machinos, qui attendent derrière la porte et son signal rouge qui interdit de pénétrer. Ils sont plantés là, mis littéralement à la porte, et ils écoutent le son d'une scène d'amour dont ils sont exclus. Je filme ça, qui parle à mon sens vraiment du cinéma et je ne garde que ça : j'ai trouvé mon angle. J'ai toujours essayé de changer de point de vue pour tuer tout ce qu'on peut attendre du docu sur le cinéma. On glisse de l'imprévu, de l'inconnu dans un cadre sur lequel pèsent beaucoup d'attentes…

Comment est née l'idée des interviews de cinéastes à la table de montage ?

Le premier, Samuel Fuller, a marché, alors on a continué. Sans volonté de pédagogie, même si ça pouvait le devenir : Arthur Penn par exemple, à propos de la fin de son Bonnie and Clyde. Mais si ce n'était qu'une pédagogique froide, universitaire, ça ne suffirait pas. Ce qui m'intéresse, c'est comment il revoit ses images. Parce qu'il les revit.

A propos de l'interview de John Ford, vous aviez dit que retranscrite, elle n'avait aucun intérêt, mais qu'elle est fascinante à regarder…

C'est toute l'histoire de Cinéastes de notre temps. Au début, on montait les sujets sur papier, à partir de l'entretien. Mais il y avait aussi les silences, les regards, plus éloquents parfois que ce qu'ils disaient. Je me suis mis à annoter les transcriptions, comme une partition. Quand un cinéaste jetait un regard ..é, je pouvais balancer un extrait de film comme une image mentale ou un fantasme. J'ai toujours rêvé de filmer un mec qui prendrait une minute de réflexion avant de répondre. Sinon, il y a la technique. Par exemple, pour l'entretien entre Fritz Lang et Jean-Luc Godard, on avait deux caméras. Il fallait déterminer ce qu'on montrait : celui qui parle, celui qui écoute. Or, il y avait toujours une demi-seconde de silence entre les deux. Je me suis dit : et si on doublait les silences ? Les propos n'étaient pas terribles, mais le fait de remettre des silences, cela ajoute de la profondeur. Quelqu'un qui met deux secondes au lieu d'une pour répondre, on le crédite d'une pensée.

Quelques grands souvenirs ?

Je me rappelle d'un truc extraordinaire. J'étais allé au festival de Venise, en 1967 ou 68. On avait organisé un repas filmé avec Janine Bazin, Luigi Chiarini, président du festival, Jean Renoir et Roberto Rossellini. Vittorio Baldi nous a fourni la pellicule, Jean Rouch nous a proposé de faire le son. J'ai entraîné Jean-Louis Comolli. Et on a donné un thème : la culture méditerranéenne. Après, la pellicule est partie avec Vittorio pour être développée. En rentrant, je me suis dit que c'était l'amorce d'une série avec Renoir, que les Cahiers du cinéma considéraient comme le plus grand cinéaste du monde. Renoir et Truffaut pour parler de cinéma, Renoir et Chabrol pour parler de bouffe, Renoir et Rivette, Renoir et Godard… C'était l'idée de grands entretiens, uniques. Sauf qu'on n'a jamais retrouvé le son de ce repas filmé. L'histoire de la cinéphilie, c'est celle-là. Des choses que l'on retrouve un an, dix ans, un siècle après qu'on les a tournées.

 


photo Patrick Messina

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07 Jun 08 Saturday

13:02 - « Je pue donc je suis.»

Chaude et fluides

Par Édouard Launet

Libération du  jeudi 29 mai 2008.

  

Charlotte Roche, Feuchtgebiete. DuMont BuchVerlag , Köln 2008, 14,90 euros.

À quoi rêvent les jeunes filles qui entrent en littérature ? Au succès, à l'amour et, depuis peu, à leurs fluides corporels et à leur trou du cul. «Aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai toujours eu des hémorroïdes» est la première phrase de Feuchtgebiete Zones humides » en VF), livre de Charlotte Roche qui, en Allemagne, vient de se répandre à 500 000 exemplaires en un rien de temps. Succès sans précédent pour une histoire bien d'aujourd'hui : une jeune fille finit aux urgences parce qu'elle s'est un peu loupée en se rasant le pubis. Dès lors, sans jamais quitter l'hôpital, il va être question (sur 230 pages) de masturbation, de sécrétions diverses, de fragrances intimes, de sodomie, de sang et de matériels médicaux. Rien que du frais, du printanier, dans lequel les adolescentes d'outre-Rhin se sont apparemment projetées avec enthousiasme.

Charlotte Roche, 30 ans, figure connue de la télé allemande, livre là son premier roman. Le magazine Der Spiegel a cru pouvoir résumer le message de ce sensationnel ouvrage en une simple devise : «Je pue donc je suis.» L'héroïne n'affiche-t-elle pas un dégoût prononcé pour l'hygiène lié à une fascination pour les odeurs corporelles ? Nous n'avons pu goûter le style de l'auteure, le livre étant écrit en allemand, mais une confidence de Charlotte au magazine littéraire Granta nous laisse en deviner la richesse : «Le seul livre que j'ai lu récemment, c'est Gatsby le Magnifique et ça m'a pris trois ans.»

Née de parents anglais mais élevée en Allemagne, Charlotte Roche a une conception originale de son rôle dans l'Europe de la culture. Lorsque des détracteurs ont suggéré que la guerre n'était pas finie puisque les Alliés formaient leur progéniture de façon à ce qu'elle bombarde le peuple allemand de propagande porno, l'écrivain a répondu : «J'aime cette image. Moi volant au-dessus de l'Allemagne, larguant des bombes de sexe dans la tête des gens.» L'image est d'autant plus opportune que la jeune femme a vu le jour à High Wycombe (comté de Buckingham), une localité d'où décollaient les avions de la RAF qui allaient pilonner le IIIe Reich.

Elle est assez séduisante, cette idée d'une guerre mondiale qui se prolongerait dans la dégoulinade littéraire. Voyez l'Allemagne contre-attaquer en faisant pleuvoir des hémorroïdes sur le Royaume-Uni, l'Italie déversant des camions de foutre sur la France, cette dernière submergeant tout le continent d'ouvrages de… euh… Michel Houellebecq. Le seul sang versé serait menstruel, et les nez seraient à la fête.

En 1954, l'ouvrage de jeune fille qui faisait scandale en Europe commençait par ces mots fragiles : «Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom de tristesse.» Hélas, contrairement à Charlotte Roche, Françoise Sagan n'expliquait pas comment les femmes pouvaient mettre à profit un noyau d'avocat pour gagner le septième ciel sans le secours de la Nasa. C'est à ce genre de détails que l'on mesure les progrès accomplis par la littérature en l'espace d'un demi-siècle.



Charlotte Roche

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04 Jun 08 Wednesday

01:52 - Sancerre forever

Bukowski, vicomte de la folie ordinaire.

Par Jérôme Leroy

Le Figaro Littérairedu 29 mai 2008.

Charles Bukowski, Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. Éditions du Rocher, 236 p., 17 €.

Howard Sounes, Charles Bukowski, une vie de fou. Ed. du Rocher.

 

Il vaut mieux être un ivrogne célèbre qu'un alcoolique anonyme. Charles Bukowski, qui a donné à la dipsomanie ses lettres de noblesse, est devenu un des plus grands écrivains américains du XXe siècle grâce à la résistance de son foie et à la radicale nouveauté de son écriture. Le public français l'a découvert à la fin des années 1970, lors d'un passage célèbre à Apostrophes, l'institution télévisuelle d'une époque où l'on pouvait encore parler de littérature en prime time.

Entouré par Gaston Ferdière, le psychiatre qui avait soigné Artaud, et par Cavanna, l'anarchiste officiel du paysage médiatique, Bukowski, un excellent sancerre aidant, n'avait pas tenu longtemps. Il avait éructé, ironisé, rigolé et insulté, avec cette indifférence aristocratique au qu'en-dira-t-on qui caractérise l'ivrogne et le génie, ces frères d'armes.

Ce n'est qu'un des nombreux épisodes relatés dans la première biographie digne de ce nom consacrée à Buk, par Howard Sounes.

On pourrait se demander l'utilité d'une biographie pour un homme qui inventa sans le savoir l'autofiction et ne raconta, pour l'essentiel, que ce qui faisait son quotidien : les bars de Hollywood Boulevard, les chambres meublées, les cuites épiques, l'érotomanie compulsive, les éclats de rire sarcastiques et les poèmes tapés sur les machines à écrire des gueules de bois durables. C'est oublier un peu vite ce que les légendes cachent de chair souffrante, c'est oublier encore plus vite que l'écrivain, Bukowski plus qu'un autre, est ce mensonge qui dit toujours la vérité.

Né en 1920, Charles Bukowski est un enfant de la Grande Dépression. Il en garde l'impression que toute vie est placée sous le signe d'une insécurité fondamentale, que boire est le meilleur moyen d'oublier que l'on est assis sur un siège éjectable dans l'antichambre d'une apocalypse imminente. D'ailleurs, dans les derniers temps de sa vie, alors que l'Amérique du début des années 1990 connaît une nouvelle récession, Buk, rongé par une leucémie, revient vers cette vision d'un monde en phase terminale, comme si rien ne permettait d'échapper à cette fin programmée de tout.

Les femmes furent la grande affaire de sa vie. Avec elles, il fut odieux et charmant, insultant et noble, abject et généreux. Un amoureux oxymore, un amant antithétique. Il montra, derrière sa grossièreté et sa scatologie, une incroyable capacité à souffrir. Dévasté par une acné qui nécessita plusieurs hospitalisations, il ne put connaître de relations à peu près normales qu'aux alentours de ses vingt-quatre ans. Il faut lire Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, recueil inédit qui paraît en même temps que la biographie.

C'est une élégie pour Jane Cooney, sa première compagne. Le sordide devient somptueux, et Buk dans sa Volkswagen Coccinelle hors d'âge, pleurant sur Stravinsky, roulant vers le couchant, apparaît comme un des plus grands poètes de notre temps. À l'instar d'un Brautigan ou d'un Carver, il se méfie du lyrisme comme on se méfie d'un politicien corrompu.

Son minimalisme est un humanisme, une éthique de la non-participation à la folie américaine qui se déroule sous ses yeux : guerre raciale, guerre du Vietnam, guerre sociale. Bukowski, et cela lui fut assez reproché, n'entretint que des rapports plutôt distants avec le mouvement de la Beat Generation, pressentant la récupération historique qui ferait bientôt des hippies les notaires de la faillite du rêve américain. On ne raconterait pas d'histoire à celui qui fut postier pendant vingt ans, usant ses nuits au tri, en compagnie des déclassés définitifs.

À la fin de sa vie, alors que sa situation conjugale et financière est enfin apaisée, Buk devient le copain de Sean Penn. Avec l'acteur, il est invité à un concert de U2 qui lui est dédié, ce qui ne l'empêchera pas d'écrire dans son journal : « Les gens ont besoin de ce discours anti-establishment, antiparents, antitout. Mais un groupe de rockers millionnaires et adulés, quoi qu'ils disent, ce sont eux l'establishment. » Bukowski, saint obscène et martyr ivre mort, est bel et bien un héros de notre temps.

Charles Bukowski


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01 Jun 08 Sunday

09:17 - Un couple normal

Moi, Thomas Beatie, enceint
par Philippe Boulet-Gercourt

Le Nouvel Observateur du 29 mai 2008.


Un homme né femme redevient femme pour porter l'enfant d'une femme dont il est légalement le mari ! Accouchement prévu le 3 juillet


Il n'y va pas avec le dos de la cuillère. Se raser les jambes ? Et pourquoi donc ? «Je suis  un homme. Il se trouve simplement que je suis enceint.» Nancy, son épouse, en remet une couche : «Quand j'observe chaque jour son ventre s'arrondir, cela ne change pas ma façon de le voir comme un mari [...]. Je parie qu'il y a pas mal femmes qui aimeraient que leur mari lui ressemble.» Et Amber, la fille d'un premier mariage de Nancy, enfonce le clou : Thomas Beatie et sa femme forment «un couple tout ce qu'il y a de plus normal». Ce 3 avril, dans le studio d'Oprah Winfrey, la reine du talk-show, l'audience en a les mâchoires qui tombent.


 

Et avec elle toute l'Amérique, et le reste du monde. L'audience d'Oprah a grimpé de 45% ce jour-là, et depuis les paparazzis se sont plantés à Bend (Oregon) pour guetter les moindres apparitions de «l'homme enceint». Rappelons les faits. Thomas Beatie, né Tracy LaGondino, a grandi à Hawaï, où son physique avantageux lui a valu de participer à plusieurs concours de beauté et même d'être finaliste à Miss Hawaii Teen USA. Tracy est jolie, mais ne se sent pas heureuse dans sa peau de femme. Elle est attirée par les filles, mais cela ne suffit pas. A 24 ans, elle décide changer de sexe. Elle se débarrasse de ses seins, mais décide de garder ses organes sexuels. Les hormones, expliquera à Oprah Winfrey celui qui est devenu Thomas Beatie, «sont un truc incroyable», grâce à elles son clitoris «est comme un petit pénis, et je peux avoir des rapports sexuels avec ma femme». Seul problème : Nancy, à la suite d'une opération, ne peut plus avoir d'enfants. Thomas a donc arrêté les hormones deux ans avant l'insémination artificielle, est tombé enceint une première fois de triplés (fausse couche), puis de cette petite fille qui devrait naître aux alentours du 3 juillet. Résumons : Thomas est un homme né femme qui redevient femme pour porter l'enfant d'une femme dont il est légalement le mari !

Tordu ? C est la première réaction de beaucoup. Cela va de l'incrédulité (injustifiée, comme le montre l'échographie) au dégoût «j'ai la nausée !», lâche un commentateur conservateur sur la chaîne MSNBC -, la franche hilarité - «Ici Angelina Jolie. J'aimerais adopter le bébé» - ou le désaccord raisonné. Amanda Davis, dans le journal de l'Université de Caroline du Sud, estime que Thomas «ne peut pas vouloir le beurre et l'argent du beurre» : «Si vous prenez la décision de devenir un homme, c'est définitif. Ou du moins ça devrait l'être.» D'autres habillent leur hostilité d'un jargon scientifique : «Beatie souffre apparemment d'un trouble atypique de l'identité sexuelle, syndrome 302.85 dans le «Manuel de statistique et de diagnostic»de l'Association des Psychiatres américains», croit savoir Jeff Jacoby, éditorialiste au «Boston Globe».

Certains gays ne sont pas en reste, reprochant à Thomas et Nancy de se faire de la pub sur le dos des transsexuels, et plus sérieusement de leur donner mauvaise réputation : «Cela fait particulièrement du tort au mouvement quand quelqu'un comme Thomas Beatie fait quelque chose qui trouble jusqu'à la communauté gay. Si nous ne pouvons pas l'expliquer aux hétéros, comment les transsexuels peuvent-ils espérer nous voir défendre leurs droits ?» s'interroge Scot Tanner Buchholz sur le site du magazine gay «Advocate». Même le magazine scientifique «Nature» s'en est mêlé, s'interrogeant dans un éditorial sur le sens des mots «contre nature» : «Les biologistes ont découvert que l'effacement des frontières entre sexes et le passage d'un sexe à l'autre ne sont pas du tout rares dans le monde «naturel», qu'il s'agisse des animaux humains ou non humains.»


La vraie surprise dans cette affaire n'est pas dans les faits : la situation de Beatie a connu au moins un précédent (Matt Rice, qui a donné naissance à un garçon en 1999) . C'est dans la façon très «people» dont le couple a décidé d'annoncer la nouvelle - sur Oprah et dans «People Magazine», suivi d'un contrat pour un livre - et dans la bénédiction qu'il a reçue de la reine de la télé. Très vite, l'histoire de l'homme enceint est devenue une affaire de tolérance, le parcours courageux d'un homme que neuf médecins ont envoyé aux pelotes. Le symptôme d'une Amérique plus tolérante où, pour la première fois dans les sondages, le nombre de personnes jugeant les relations homosexuelles moralement acceptables égale ceux qui les jugent inacceptables...

 

 


Thomas Beatie

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23 May 08 Friday

09:41 - Le rêve d’Arthur

Un texte inconnu de Rimbaud découvert
Par Jamila Aridj

Le Point du 22 mai 2008.

Cent trente-huit ans après sa publication dans la presse locale ardennaise, un texte inconnu du poète Arthur Rimbaud (1854-1891), écrit sous pseudonyme à l'âge de 16 ans, vient d'être découvert. Le texte en prose, intitulé Le Rêve de Bismarck, d'une cinquantaine de lignes, avait été publié sous la signature de Jean Baudry dans le numéro du 25 novembre 1870 du journal Le Progrès des Ardennes , lui-même retrouvé dans des conditions rocambolesques.

Le bouquiniste François Quinart, à l'origine de cette découverte, patron d'Arches-Libris dans la ville natale de Rimbaud, confie avoir acheté il y a deux ans un lot de vieux livres et de vieux journaux ardennais à une vieille dame qui voulait s'en débarrasser. Parmi les vieux journaux se trouvaient quatre numéros du Progrès des Ardennes . "C'est très rare, et tous ceux qui s'intéressent à Rimbaud savent qu'il y a travaillé", précise François Quinart.

"Un beau texte métaphorique, très maîtrisé"

Le bouquiniste parcourt les journaux à la recherche du poème Le Dormeur du Val qui aurait pu y être. Ne trouvant rien, il met "les journaux sous plastique, dans la vitrine". Le bouquiniste fait des salons, des foires, des "milliers de personnes l'ont vu, ça n'a intéressé personne", raconte-t-il. En avril dernier, un jeune cinéaste, Patrick Taliercio, qui tourne actuellement un film sur Rimbaud, achète "pour quelques dizaines d'euros" les journaux. "Il est revenu me voir deux jours plus tard et m'a dit : "Vous avez vu l'article, c'est du Rimbaud !"

Interrogé par Le Figaro , Jean-Jacques Lefrère, grand spécialiste du poète des Illuminations , a confirmé la découverte. "C'est un beau texte métaphorique, très maîtrisé", explique-t-il, ajoutant que cette découverte "fait renaître l'espoir de retrouver, dans d'autres exemplaires du journal, d'autres textes du poète".

 



Robert Rauschenberg
Tony Cenicola/The New York Times


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18 May 08 Sunday

10:16 - Trouver « une bonne fée »

Donnez vos ovules !
Par Charlotte Rotman

Libération, samedi 17 mai 2008.

Devant la pénurie des dons, le gouvernement lance une campagne de solidarité sans remettre en cause, pour le moment, l'anonymat et l'interdiction de vendre ses ovocytes.

Combien sont-elles en France chaque année à passer la frontière vers l'Espagne ou la République tchèque pour recevoir un ovule ? Certains donnent leur sang, d'autres offrent leur rein. Pourquoi pas les ovules, ces cellules reproductrices terriblement convoitées par des couples infertiles ? En France, des milliers de personnes attendent un don. Et les donneuses sont rares. Beaucoup trop rares. La semaine prochaine, l'Agence de biomédecine, qui fait autorité sur la procréation médicalement assistée (PMA), va lancer la première campagne d'information, réclamée depuis des années, sur le don d'ovocytes, en espérant pallier la pénurie. L'agence insistera sur cet « acte de solidarité » sans remettre en cause les critères du don (gratuité, anonymat) définis par les lois de bioéthique dont la révision est prévue pour 2009 (lire ci-contre). « La France est drapée dans des principes bioéthiques particulièrement rigides », écrit la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval, qui appelle à un assouplissement de la pratique de la PMA [Famille à tout prix, paru en 2008 au Seuil.]


Les forums sur le Net autour de la stérilité ou de la grossesse regorgent pourtant des espoirs de couples espérant trouver «une bonne fée». En 2005, 450 embryons résultant d'un don d'ovule ont été transférés chez des femmes souffrant d'insuffisance ovarienne, de pathologies génétiques ou de ménopauses précoces. Cent enfants ont pu naître cette année-là. On comptait alors 168 donneuses. C'était mieux qu'en 2004 (131) mais encore loin du compte. Officiellement, 1 340 couples en attente d'un ovule sont enregistrés en France. Il faudrait au moins « trois fois plus de donneuses », concède l'Agence de biomédecine. « Un don d'ovocyte ? Ça n'est pas connu, les gens vous regardent bizarrement, ils croient que c'est interdit, témoigne une mère qui en a bénéficié. Les gynécos n'incitent pas à ce geste et insistent sur les contraintes, au lieu d'encourager leurs patientes ».

Les délais d'attente se comptent en années. Un peu moins si le couple trouve une donneuse (dont les cellules iront à d'autres candidats en raison de l'anonymat imposé par la loi). « Et encore, certains couples ne s'inscrivent même pas en France, et se rendent directement à l'étranger », constate Laure Camborieux, présidente de l'association Maïa, qui aide les couples infertiles. Chaque année, près de 1 000 Françaises se rendraient à Barcelone. La République tchèque a elle aussi la cote. « Encore faut-il en avoir les moyens », soupire une Française qui n'a pas pu financer cet exode procréatif. Il faut compter au minimum 3 850 euros en Espagne, 2 700 en République tchèque. Et les délais ne sont pas les mêmes.

En France, faute de « stock », la plupart des centres rejettent les candidatures des receveuses âgées de plus de 37 ans. Celles qui n'ont pas écouté le conseil un brin culpabilisateur du spécialiste de PMA, François Olivennes, auteur de N'attendez pas trop longtemps pour avoir un enfant (Ed. Odile Jacob). Marthe fait partie de ces femmes actives qui ne se sont pas inquiétées - «J e me sentais fertile, surtout avec un compagnon de dix ans mon cadet » - et à qui des médecins ont dit à la quarantaine qu'elle était « trop vieille ». Grâce à un don en République tchèque, elle est aujourd'hui enceinte de sept mois.



Ovocytes en contact avec des spermatozoïdes
Ph: Fondation Genevoise pour la Formation et la Recherche Médicales

 

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04 May 08 Sunday

12:31 - « I am all about my music, and my music is all about me »

L'infidélité, obsession américaine
Par Pascal Bruchner
LE MONDE du 29 avril  2008

Quand le nouveau gouverneur démocrate de New York, David Patterson, un aveugle, succéda, il y a quelques semaines, à Eliot Spitzer, ex-incorruptible coupable d'avoir fréquenté des call-girls, que fit-il en premier ? Il convoqua les médias et avoua avoir trompé sa femme plusieurs fois avec des collègues de bureau.

Son épouse, à son tour, reconnut quelques incartades et jura que son mari et elle avaient surmonté ces épreuves. Stupeur du citoyen européen qui a encore en mémoire l'effarante affaire Lewinsky : au lieu d'afficher son programme politique, voilà un officiel qui fait repentance de peur que ses écarts ne soient un jour révélés en public. Bref, la première puissance mondiale, qui est en train de perdre la guerre en Irak et en Afghanistan, qui a réhabilité la torture et porté à sa tête deux fois de suite l'un des chefs d'Etat les plus incompétents de cette période, s'enflamme pour de misérables histoires de coucherie !

Que se passe-t-il pour que la presse entière, des journaux de caniveau jusqu'au très sérieux New York Times, s'empare de ce sujet privé et glose dessus à l'infini ? Souvenons-nous des déconvenues de l'ex-gouverneur démocrate Eliot Spitzer : pourfendeur de la corruption financière, champion de la lutte contre la prostitution, il fréquentait lui-même une ravissante brunette de 22 ans, Ashley Youmans, alias Kristen, dont il payait les services entre 1 000 et 5 000 dollars, en puisant, paraît-il, sur ses fonds de campagne électorale.

Là encore, rien que de très normal pour un vieil Européen rompu aux aléas de la nature humaine : tel le capitaine Haddock, présidant ivre mort une réunion contre l'alcoolisme, les pères la pudeur, aux Etats-Unis, ennemis du vice, du féminisme et de la liberté de moeurs, finissent invariablement entre les bras de prostituées, les narines bourrées de cocaïne, pris la main dans le sac. Tout moraliste finit par basculer un jour dans l'abîme qu'il dénonce : l'Eglise catholique elle-même, qui prône la chasteté et voue les homosexuels aux gémonies, ne couvre-t-elle pas de par le monde les agissements de milliers de prêtres pédophiles qui violent et abusent des enfants ?

Première leçon de la vieille Europe : se méfier a priori de tout discours vertueux. Eros se venge de ses censeurs et adresse un formidable pied de nez au puritanisme ambiant. Que penser encore de ces associations américaines de thérapie familiale, expliquant que "les réactions d'une épouse trahie ressemblent aux symptômes du stress post-traumatique des victimes d'événements traumatisants", tels le 11 septembre 2001 ? Que dire de ces séminaires pour époux infidèles que l'on rééduque à la manière des dissidents de l'ex-empire soviétique ?

Pour un Européen, confondre un écart amoureux avec une catastrophe collective est une comparaison scandaleuse. On ne saurait que trop engager les Américains à prendre dans le Vieux Monde des leçons de civilisation : de ce côté-ci de l'Atlantique, comme en témoignent le cinéma, la littérature, le théâtre, tout le monde trompe et est trompé, et l'on survit très bien à l'inconstance de son conjoint. La vraie fidélité est autrement plus exigeante qu'une stricte abstinence physique, et si l'amour est fort, il surmontera ces épisodes.

Mieux encore : l'adultère, chez nous, est presque devenu un objet de vénération, la protestation de la créature opprimée contre la convention matrimoniale - de l'utopiste Charles Fourier, établissant, au début du XIXe siècle, une "Hiérarchie du cocuage" drolatique qui ridiculise tous les "cornus", à Labiche, Feydeau, Guitry, qui font rire avec les malheurs des époux bafoués, les infractions au contrat de mariage constituent autant d'occasions de réjouissance.

Plus modernes encore, Sartre et Simone de Beauvoir n'avaient-ils pas distingué amours contingentes et amours nécessaires pour s'autoriser des aventures avec d'autres partenaires qu'ils s'échangeaient à l'occasion ? Sur le plan des moeurs, l'Europe est infiniment plus sage que le Nouveau Monde et sa hideuse obsession de la transparence. Même dans un mariage d'amour, la monogamie stricte est un idéal inhumain, et mieux vaut composer avec les faiblesses humaines que les contenir à tout prix, au prix de drames inutiles.

Bertrand Russell, en 1929, dans son essai sur Le Mariage et la Morale, préconisait une solution à la française : une grande tolérance vis-à-vis des passades adultères, pour l'homme comme pour la femme, pourvu qu'elles n'interférent en rien dans la vie du couple et ne gênent pas l'éducation des enfants. Bref, la quiétude conjugale s'accommode de petits arrangements entre conjoints qui sont la marque d'une société raffinée.

A y regarder de plus près, pourtant, l'épisode Spitzer-Kristen délivre d'autres enseignements. Que sanctionne-t-on chez l'ex-gouverneur de New York ? L'hypocrisie d'un homme qui jurait ses grands dieux de terrasser le trafic d'êtres humains et fréquentait The Emperor Club, réseau de prostituées de luxe dirigé par un proxénète notoire. C'est donc Tartuffe qui tombe, mais c'est la call-girl qui accède à une notoriété surprenante : la voilà soudain propulsée au sommet de la gloire, inondée d'offres de films, de photos de charme, de publicités pour produits de beauté, lingerie fine. Deux chansons qu'elle enregistre et vend sur un site musical lui rapportent 200 000 dollars en quelques jours.

Est-elle puritaine, la société qui punit le prêcheur et récompense la pécheresse, en fait une star instantanée, qui place le vice chez le représentant de l'ordre moral et la candeur chez une "pretty woman" du New Jersey ? On peut se demander si l'obsession de l'infidélité outre-Atlantique ne vient pas du caractère