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C’est pas Jasseron, mais on s’en approche.
Current mood: productive
Deux soeurs
Un cimetière à la périphérie d'une petite ville. Il baigne dans un chaud soleil d'automne. Les tombes, vieilles et jeunes, s'y laissent réchauffer. Les haies sont taillées, les allées sablées sont bien rectilignes, numérotées. Elles se croisent à angle droit. Trois silhouettes dans l'allée principale. Devant, les héroïnes, deux vieilles dames. Elles marchent bras dessus bras dessous. Elles vont d'un bon pas. Elles sont soeurs. Pas jumelles, mais pas loin. Elles ont un an d'écart. Est-ce que ça compte encore, à 81 et 82 ans ? Oui, ça compte encore. L'aînée parle sec et haut. Ferme. Elle se tient droite, elle se surveille. Taille fine, pas un kilo de trop, pas un kilo de moins. Aujourd'hui, elle a juste pris une petite tenue de ville. Une jolie veste, de très bonne coupe, sur un pull fin. Une jupe droite, cintrée, qui descend sous le genou. Pas au dessus. Au dessus c'est vulgaire passé un certain âge. Mais pas trop bas non plus. Pour qu'on voit quand même ses mollets de danseuse. Des mollets parfaits : pas un poil, pas une varice qui ne les défigurent. Des mollets de jeune femme galbés dans des bas fins, gris perle. Les pieds sont cambrés dans des escarpins. Un carré bien peigné, un maquillage léger complètent l'uniforme. A ses côtés sa cadette. La silhouette est un peu plus voûtée, la jupe plus large et longue, les chaussures sont plates. Un gilet bleu marine est fermé sur un chemisier blanc. Lui aussi fermé jusqu'au cou. Une croix ouvragée brille sur sa poitrine. Elle porte ses lunettes et son sac à main. Leurs visages ont été jolis. Ils sont encore beaux. Derrière elles, la petite fille de l'aînée. Elle a trente ans, elle sourit. Il fait beau. Elle aime bien ce cimetière. Et ça leur fait plaisir à toutes les deux qu'elle les accompagnent. Elles sont en forme aujourd'hui. Tout en descendant l'allée, les deux soeurs discutent.
La petite fille. – C'est la tombe du maire là non ? L'aînée. – Oui, c'est la sienne. La petite fille. – Hé ben, cette pierre, sans aucune inscription, c'est plutôt discret pour un homme d'Etat. Les deux soeurs. – Il était comme ça... simple ! La cadette. – C'est bien, non, cette pierre brute ? J'aime bien. L'aînée. – Oui, c'est moins salissant.
La cadette. – C'est la tombe de la pauvre Danielle ? L'aînée. – Oui, c'est bien la sienne. La cadette. – La pauvre, 51 ans tu te rends compte ? Pauvre petite cousine. Elle était gentille. L'aînée. – Oui, plus que sa soeur là, l'autre, comment elle s'appelle déjà ? La cadette. – La Martine ? L'aînée. – Oui, la Martine. Elle était bien un peu bizarre elle. Un peu sèche, pas très aimable. Et puis cavaleuse ! Qu'est ce qu'elle a cavalée ! La cadette (malicieuse) – Comme disait papa, une fille fidèle, mais quat' sabots au pied du lit. L'aînée. – Qu'est-ce qu'elle est devenue la Martine ? On a plus de nouvelles. La cadette. – Elle est ptet' ben morte. L'aînée. – Ptet' ben. La petite fille. – Vous l'auriez su quand même ! L'aînée. – Ben par qui ? De ce côté-là de la famille, ils donnent plus de nouvelles. Ils appellent jamais ma ptite fille. La petite fille. – Par son frère... L'aînée. – Le Jean-Jacques ? Ben je l'ai pas depuis... Ouh... La petite fille. – Par maman peut-être. L'aînée (catégorique) : Comment elle le saurait ta mère ? Non, ils donnent plus de nouvelles, ils donnent plus de nouvelles, c'est tout !
Elles parlent, parlent encore et tournent dans l'allée. Elles ont atteint leur but. Une seule concession pour deux tombes identiques, côte à côte, en pierre de lave noire et brillante. Dessous dorment leurs maris. Elles voulaient être à côté l'une de l'autre et ont réservé la place. Mais les deux Georges les ont précédées. Sur les pierres, des plaques des enfants, des petits enfants, des musiciens, des anciens combattants. Et des fleurs. Artificielles, parce que ça tient plus longtemps. Elles regardent les tombes.
Les deux soeurs, en choeur. – Bonjour mon Jojo. L'aînée. – Comme c'est sale ! La cadette. – Plein de poussière. L'aînée. – C'est le vent, ça, et cette pluie du désert. Ca nous amène du sable. Et puis avec ce noir, on voit tout. La cadette. – Mais qu'est-ce que les gens vont penser ? Qu'on vient pas souvent. J'suis pourtant venue l'autre semaine avec ma Régine. Mais y'a rien à faire. Heureusement j'ai apporté un chiffon. (Elle tire un chiffon blanc d'un sac en plastique). L'aînée. – Elles sont belles ces fleurs que je t'ai achetées pour ton Jojo quand même ! Les jaunes, là, c'est gai. La cadette. – Ben c'est pas les tiennes. C'est mon Damien qui les a offertes pour son papy. L'aînée, montant d'un ton – Ah ben c'est les miennes, je reconnais quand même ! La cadette, idem – Ben je sais quand même qui les a offertes, c'est mon Damien je te dis. L'aînée, sèchement – Tu vas quand même pas me dire que je ne reconnais pas les fleurs que j'ai offertes ?
Silence.
La cadette. – Ah ça, mais il en manque ! L'aînée. – Mais oui !!! La cadette. – C'est pas dieu possible, mais on nous les a volées ! L'aînée. – Mais dans quel monde on vit ? Dans quel monde on vit ? Voler des fleurs dans un cimetière...
Elles scrutent les tombes alentours. L'aînée, désignant un caveau voisin – Ca serait-y pas celles-là les nôtres ? La cadette. – Tu crois ? L'aînée. – Je sais pas, mais il en manque c'est sûr.
Un temps d'hésitation. Leur regard revient sur les tombes jumelles.
La cadette. – Bon, je vais nettoyer. L'aînée. – T'as raison. Ca sera fait. La petite fille. – Laisse tata, te baisse pas, je vais le faire. L'aînée (bas, retenant sa petite fille par le bras) : Mais laisse donc, laisse donc, sa Régine viendra bien le faire la semaine prochaine. La cadette. – Tiens, ma fille, voilà un deuxième chiffon, t'as qu'à t'occuper de celle de ton grand-père.
Tout le monde s'affaire. Puis juste la petite fille, d'une tombe à l'autre. Des exclamations rythment son travail : « Quelle poussière ! », « Nettoie bien sous les plaques ! », « Fais attention ! », « De toute façon ça servira à rien, il va pleuvoir dans deux jours. »
L'aînée. – Ah c'est bien ça brille ! La cadette. – Une bonne chose de faite. (un blanc) Oui, mais il y a les traces d'essuyage... L'aînée. – C'est le noir, ça. C'est joli, mais ça marque. La cadette. – Et puis avec toutes ces plaques, ça fait des traces. La prochaine fois j'emporterai du savon.
Elles reprennent leur chemin, bras dessus, bras dessous.
La cadette. – De toute façon, moi j'ai prévenu mes enfants. Quand je mourrai... L'aînée. – Ah... N'en parle pas. Rien que d'y penser, ça me serre. La cadette. – Faut bien y penser. A nos âges.. L'aînée. – Non, je veux pas. Je préfère ne pas penser que ça va arriver. La cadette. – Oh ben moi j'm'en fous ! (plus fort !) J'en ai rien à fout'. Rien à fout' L'aînée. – Mais tais-toi donc Lili, j't'ai dit que je voulais pas en parler. La cadette. – Mais enfin ma Julie, c'est la vie ! L'aînée. – Ah non, c'est pas la vie. C'est pas la vie. C'est tout le contraire, c'est la mort. La cadette. – Enfin, j'disais... Quand je mourrai, moi, je veux pas de plaque. Rien. Même pas une croix. Je veux juste une Sainte vierge. Parce que moi, je suis très Sainte vierge. (Elle insiste). Très Sainte Vierge L'aînée (péremptoire) : C'est nouveau ça ! Très sainte Vierge ! T'es pas sainte vierge toi ! La cadette. – Mais si. Mais si. Moi je la prie tout le temps la Sainte Vierge. L'aînée, s'emportant – T'es Sainte Bernadette toi ! C'était la maman qu'était Sainte Vierge, mais toi t'es Sainte Bernadette. T'es deux fois par semaines à Saint Gildard pour prier la Bernadette. Alors ? La petite fille. – Ben c'est bien un peu pareil, puisque Bernadette a vu la Vierge... L'aînée, l'interrompant – T'es pas Sainte Vierge ! La petite fille, poursuivant – ... elle intercède auprès de la Vierge. L'aînée. – Puisque je vous dis qu'elle est pas Sainte Vierge ! La cadette. – Mais si ! Mais si ! L'aînée. – Non ! La cadette. – Si !
Fin.
10:45 AM
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